Bus publics devenus rares, minibus saturés, trajets morcelés et mototaxis improvisés : à Brazzaville comme à Pointe-Noire, la mobilité quotidienne tourne à l’épreuve. Une tribune des Échos du Congo-Brazzaville y voit le signe d’un État qui a renoncé à organiser ses villes.
Dans les arrêts de bus de Brazzaville, l’attente comme rituel
Le matin, les arrêts de bus débordent de monde. Le soir, la scène se répète. Certains usagers attendent une heure, voire davantage. Le journal Les Échos du Congo-Brazzaville, qui consacre une tribune à la question, parle d’un véritable « parcours du combattant ».
Ces attentes se paient en retards, pour les fonctionnaires comme pour les salariés du privé. L’auteur doute que la modification des heures de début de travail y change quoi que ce soit. Le mal, selon lui, se situe ailleurs : dans l’offre de transport elle-même.
En soirée, les véhicules se raréfient encore. La course en taxi, officiellement fixée à 1 000 FCFA, se négocie désormais officieusement à 1 500 FCFA, avec trois ou quatre clients différents partageant la même voiture.
Quartiers périphériques : la ville à deux vitesses
La difficulté grandit à mesure que l’on s’éloigne du centre. Dans les quartiers périphériques, les véhicules se font rares et irréguliers. Les habitants de Djiri, Kintélé, Lifoula, Madibou, Kombé, Nganga-Lingolo, Ngoyo, Tchimbamba ou Siafoumou en font l’expérience chaque jour, selon la tribune.
Aux heures de pointe, faute de mieux, certains s’entassent jusque dans des véhicules de travaux publics. L’image en dit long sur des villes où rejoindre son bureau, son école, l’hôpital ou le marché relève d’abord de la patience et de la débrouille.
Les routes n’arrangent rien. Défoncées et saturées, elles ralentissent la circulation et allongent la durée des trajets. S’y ajoutent les difficultés d’approvisionnement en carburant, qui font grimper les prix pratiqués par des transporteurs en quête de profit.
Minibus, taxis et « demi-terrain » : une mobilité laissée au privé
Le paysage des transports urbains a profondément changé. Les bus publics ont presque disparu. Les rares encore en circulation, surnommés « Mal-à-l’aise », entassent les passagers « comme des sardines », écrit le journal.
Selon la même source, 95 % du transport repose désormais sur des minibus privés, coasters et Hiace, ainsi que sur des taxis. Brazzaville et Pointe-Noire, villes de plus d’un million d’habitants, composent avec des sociétés publiques de bus au parc quasiment inexistant.
Cette dépendance au secteur privé a un visage bien connu des usagers : le phénomène du « demi-terrain », lié au morcellement des trajets. Rentable pour l’exploitant, la pratique devient, aux yeux de l’auteur, « une punition » pour le citoyen.
Le tarif légal de 150 FCFA est lui aussi largement dépassé. Payer 300 FCFA est devenu la coutume, déplore la tribune, qui rappelle que le prix homologué relève de la loi.
Mototaxis : une solution de fortune aux risques élevés
Pour certains, les mototaxis ont comblé le vide. Là où le bus ne va pas, la moto passe. Le journal y voit pourtant un ersatz plutôt qu’une réponse durable, porté par des conducteurs arrivés dans le métier en toute improvisation.
Leur méconnaissance du code de la route occasionne des accidents fréquents. À l’hôpital Adolphe Sicé de Pointe-Noire et au CHU de Brazzaville, plus de 60 % des urgences traumatiques concernent des conducteurs de mototaxis et leurs passagers, selon les chiffres avancés par la tribune.
Clients sans casque, deux ou trois passagers sur une même moto, slaloms entre les voitures, circulation sur les trottoirs ou à contre-sens, feux grillés : l’auteur décrit une « anarchie dont on s’accommode, faute de mieux ».
Il soulève aussi la question de l’hygiène. Les casques, devenus obligatoires, passent d’une tête à l’autre et peuvent, selon lui, transmettre des maladies par la sueur. La propreté de la tenue de certains conducteurs pose un autre problème.
Transport public : un droit au cœur du contrat social
Au-delà du constat, la tribune pose une question de principe. Elle rappelle que le préambule de la Constitution congolaise de 2015 affirme que « l’Etat doit assurer le bien-être et le développement de tous ».
Pour l’auteur, le transport conditionne l’accès au travail, à l’école, à l’hôpital, au marché. « Si on bloque le transport, on bloque tous les autres droits », écrit-il. Exiger un bon service, ajoute-t-il, « ce n’est pas demander la charité ».
Beaucoup de Congolais, selon le texte, s’interrogent sur la raison d’être du ministère des Transports, tant son apport au quotidien du plus grand nombre paraît presque nul. En abandonnant le secteur au privé sans le contrôler, l’État romprait le contrat social.
Réguler, investir, aménager : les pistes pour des villes plus mobiles
La tribune ne s’arrête pas au réquisitoire. Elle concède que l’État n’est pas tenu de tout faire lui-même, mais estime qu’il doit organiser et contrôler. Elle avance quatre leviers.
Réguler d’abord, en faisant respecter le tarif de 150 FCFA et en interdisant le morcellement des trajets. Investir ensuite, en remettant en circulation des bus publics en nombre suffisant.
Aménager, aussi : réparer les routes, créer des arrêts de bus dignes, voire des couloirs pour fluidifier la circulation des bus. Subventionner, enfin, le carburant ou les pièces détachées des transporteurs privés, en échange du respect des itinéraires complets et des prix homologués.
Ces propositions esquissent une autre manière d’habiter Brazzaville et Pointe-Noire : des villes où l’on rejoindrait son travail ou son école sans y laisser des heures. Pour les habitants des périphéries, l’enjeu n’a rien d’abstrait.


