Sur l’île kényane de Lamu, joyau de l’océan Indien, le chantier de la raffinerie géante d’Aliko Dangote a été lancé. Greenpeace s’inquiète pour l’un des écosystèmes côtiers les plus fragiles d’Afrique de l’Est, et les habitants dénoncent une étude environnementale promise après coup.
Lamu, une île hors du temps sur l’océan Indien
Sur la côte kényane de l’océan Indien, Lamu ressemble à une carte postale. Sa vieille ville remonte au XIIe siècle, ses boutres traditionnels glissent encore sur l’eau et ses plages ont séduit Mick Jagger, Kate Moss ou le couple Obama.
Ici, la voiture n’existe pas. On se déplace surtout à dos d’âne, au rythme lent d’une île qui a fait de sa tranquillité une manière de vivre. C’est ce décor qui doit désormais cohabiter avec un immense complexe d’énergie fossile.
Mercredi, le milliardaire nigérian Aliko Dangote, présenté comme l’homme le plus riche du continent, y a donné le premier coup de pioche de la deuxième plus grande raffinerie de pétrole d’Afrique, en présence de plusieurs chefs d’État.
Un écosystème côtier parmi les plus fragiles d’Afrique de l’Est
Pour les défenseurs de l’environnement, le choix du site pose question. Greenpeace estime que la raffinerie « menace d’endommager l’un des écosystèmes côtiers les plus fragiles d’Afrique de l’Est ». La formule résume l’inquiétude de ceux qui voient dans ce littoral un patrimoine naturel à préserver.
Le contraste saute aux yeux. Mercredi, pendant que se tenait la cérémonie, une grande tortue avançait lourdement sur le sable de l’île. Une image qui rappelle que ces plages ne sont pas qu’un décor pour visiteurs fortunés.
Le calendrier inquiète tout autant. L’idée d’une raffinerie Dangote en Afrique de l’Est n’a été évoquée qu’en avril, Lamu n’a été retenue qu’en juillet, et l’entreprise vise une mise en service d’ici 2030. En moins de six mois, l’île a basculé.
Une étude environnementale promise après le premier coup de pioche
Dans son discours, le président kényan William Ruto a d’abord qualifié d’« extorqueurs » ceux qui contestent le projet en justice. Il a ensuite adouci le ton, promettant une étude environnementale rigoureuse : « Vos droits seront protégés. Votre voix sera entendue. »
Pour beaucoup d’habitants, la promesse arrive trop tard. « L’étude devait être menée avant l’excavation et le creusement », et non après, souligne l’artiste locale Salwa Mahmoud. Son objection tient en une question d’ordre : on évalue d’abord, on creuse ensuite.
« On ne négocie pas après avoir signé un contrat. On négocie avant », renchérit Khelef Khalifa, de l’ONG Muslims for Human Rights. Certains riverains ont déjà saisi la justice, craignant que leurs droits fonciers ne soient pas respectés.
Dans la vieille ville de Lamu, la contestation s’organise
Mardi, à la veille de la cérémonie, plusieurs dizaines de personnes ont manifesté dans la vieille ville en scandant « Haki Yetu », « nos droits ». Les ruelles du centre historique sont ainsi devenues le théâtre de la contestation.
Aliko Dangote, lui, balaie les critiques. Il décrit les opposants comme des « gens qui ne veulent pas le développement de l’Afrique ». Et prévient : « Quiconque veut causer des problèmes, nous sommes prêts pour ses problèmes et nous lui donnerons mal à la tête. »
« C’est trop tard. Il n’y a pas eu de participation du public, les communautés n’ont pas été associées dès le départ. Nous ne croyons pas qu’ils feront tout cela », tranche Said Hassan, directeur de la Lamu Arts and Theatre Alliance.
Emplois promis et tourisme menacé
Le projet ne fait pas que des mécontents. Beaucoup d’habitants se disent enthousiastes face à la promesse de 60 000 emplois directs et indirects et d’un centre de formation pour 1 000 jeunes. Mais ils craignent que ces postes profitent surtout à des personnes venues d’ailleurs.
La méfiance vise aussi le chef de l’État, réputé, selon Africanews, pour multiplier les promesses de développement et réprimer durement la contestation. « Nous l’avons vu faire beaucoup de promesses qui n’ont toujours pas été tenues », observe Salwa Mahmoud.
Reste une économie bâtie sur la beauté des lieux. Selon Famau, opérateur touristique, son secteur fait vivre 90 % de l’île. Plages, boutres, vieille ville : c’est précisément ce qui attire les visiteurs, et ce que les opposants redoutent de voir abîmé.
Tourisme ou pétrole, le dilemme du littoral kényan
Tourisme ou industrie, environnement ou pétrole : Lamu se retrouve face à un arbitrage difficile. Présenté comme le plus grand projet industriel de l’histoire du Kenya, le chantier à 16 milliards de dollars est désormais lancé, alors que l’étude environnementale reste à venir.
Pour les habitants comme pour les défenseurs du littoral, toute la question est de savoir si cette étude pèsera réellement sur un projet déjà engagé. À Lamu, la confiance reste à reconstruire.





