C’est un territoire aussi vaste que méconnu, mais dont la valeur écologique et climatique est pourtant inestimable. Le bassin du Congo, qui s’étend sur plus de 3,7 millions de kilomètres carrés, constitue la deuxième plus grande forêt tropicale du monde après l’Amazonie. Cette immense région transfrontalière couvre six pays d’Afrique centrale – la République démocratique du Congo, la République du Congo, le Cameroun, la République centrafricaine, le Gabon et la Guinée équatoriale – et renferme un trésor de biodiversité sans égal, tout en jouant un rôle central dans la stabilité climatique planétaire.

Mais ce poumon vert est aujourd’hui en péril. Menacé par la déforestation, la surexploitation de ses ressources naturelles, les pressions démographiques et les changements climatiques, le bassin du Congo pourrait bien perdre d’ici quelques décennies son équilibre fragile. Face à cette urgence, une mobilisation à la fois locale, régionale et internationale s’impose.

Un rôle vital pour le climat mondial

Le bassin du Congo est l’un des rares espaces encore relativement intacts de forêts tropicales sur Terre. Ses écosystèmes abritent plus de 10 000 espèces de plantes, dont un tiers sont endémiques, et une faune unique comprenant gorilles de plaine, éléphants de forêt, okapis, chimpanzés, panthères et plus de 1 000 espèces d’oiseaux. On y compte également environ 400 espèces de mammifères et 700 de poissons.

Mais au-delà de cette richesse biologique, le massif forestier joue un rôle de puits de carbone d’ampleur planétaire. Il stocke environ 30 milliards de tonnes de CO2, soit l’équivalent de 10 ans d’émissions mondiales. Cette capacité de séquestration est renforcée par la présence de vastes tourbières, localisées principalement dans la Cuvette centrale, entre la République du Congo et la République démocratique du Congo. Ces tourbières tropicales, les plus grandes du monde, couvrent près de 170 000 km² et contiennent à elles seules 29 milliards de tonnes de carbone.

Leur destruction, par assèchement ou exploitation, pourrait entraîner une relâche massive de gaz à effet de serre, aggravant les effets du changement climatique à léchelle planétaire.

Des menaces multiples et interconnectées

La pression humaine sur le bassin du Congo ne cesse de croître. Avec une population de 185 millions d’habitants en 2023, appelée à doubler d’ici 2050, les besoins en terres cultivables, en bois, en ressources minières et en infrastructures explosent. L’agriculture sur brûlis, l’exploitation illégale du bois, les concessions minières et pétrolières, souvent octroyées dans des zones sensibles ou protégées, menacent l’intégrité des forêts.

Chaque année, ce sont près de 2 millions d’hectares de forêts qui disparaissent. Si rien n’est fait, deux tiers du couvert forestier du bassin du Congo pourraient être perdus d’ici 2040, selon les projections de plusieurs chercheurs.

La situation est d’autant plus critique que seuls 8 % des tourbières de la région bénéficient d’un statut de protection formel. Or, leur perturbation pourrait relâcher plus de carbone qu’elles n’en ont stocké pendant des millénaires.

Le fleuve Congo : artère vitale du continent

Au centre de ce territoire se trouve le fleuve Congo, le deuxième plus long du continent après le Nil, et le deuxième plus puissant au monde après l’Amazone par son débit. Long de 4 700 km, il irrigue une région qui s’étend sur 10 pays, du Rwanda à l’Angola, en passant par la République centrafricaine et la Tanzanie.

Le bassin hydrographique du fleuve, d’une superficie de 3,7 millions de km², assure l’approvisionnement en eau potable, en poisson, en irrigation et en transport pour des millions de personnes. Il est aussi à la source des précipitations qui arrosent l’ensemble de l’Afrique centrale. Sa protection est donc cruciale pour la sécurité hydrique, alimentaire et écologique de toute la sous-région.

Une mobilisation régionale et internationale croissante

Conscients des enjeux, les pays d’Afrique centrale ont initié plusieurs efforts de coordination. En 1999, la Déclaration de Yaoundé posait les bases de la coopération environnementale régionale. En 2005, un Plan de convergence pour la gestion durable des forêts était adopté sous l’égide de la COMIFAC (Commission des forêts d’Afrique centrale).

Mais c’est en 2016 qu’une véritable diplomatie climatique africaine prend forme avec la création de la Commission climatique du bassin du Congo (CCBC), à l’initiative du Président Denis Sassou Nguesso et du Roi Mohammed VI. Cette instance, placée sous l’égide de l’Union africaine, regroupe les États du bassin et les bassins voisins. Elle a pour ambition d’accélérer la transition écologique du bassin tout en garantissant un développement équitable.

Des initiatives internationales soutiennent également ces efforts : le Fonds pour les forêts du bassin du Congo (FFBC), le Partenariat pour les forêts du bassin du Congo (PFBC), ou encore le programme REDD+ de l’ONU. Malgré cela, l’Afrique centrale ne reçoit encore que 5 à 10 % des financements climatiques destinés aux forêts tropicales.

Le cas de la République du Congo : un modèle à valoriser

La République du Congo, dont près de 65 % du territoire est couvert de forêts, a multiplié les initiatives de conservation. Le nouveau Code forestier, adopté en 2000, prône une gestion durable, l’implication des populations locales et la lutte contre l’exploitation illégale. Plus de 20 millions d’hectares sont aujourd’hui soumis à des plans d’aménagement.

Trois parcs nationaux – Odzala-Kokoua, Nouabalé-Ndoki, Conkouati-Douli – représentent les piliers de cette politique. S’y ajoutent des réserves communautaires comme celle du lac Télé, intégrant pleinement les populations à la gestion de la biodiversité.

Ces modèles inspirent de plus en plus de partenaires. En 2024, Brazzaville a accueilli la Conférence internationale pour l’afforestation et le reboisement (CIAR), marquant le début de la Décennie mondiale du reboisement, portée par la diplomatie congolaise.

Un avenir encore possible

Protéger le bassin du Congo est une responsabilité collective. Cela implique de repenser les modèles de développement, d’investir massivement dans les solutions vertes, de soutenir les peuples autochtones, de renforcer les capacités institutionnelles, et surtout, d’agir vite.

Car le temps presse. Le bassin du Congo est encore debout, mais pour combien de temps ? Sa préservation est notre dernière chance de maintenir une planète habitable.

Il ne s’agit plus seulement de sauver une forêt. Il s’agit de sauver notre futur commun.

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