Une feuille de route budgétaire stratégique
Dans la lettre de cadrage publiée par le Premier ministre Anatole Collinet Makosso, l’exécutif détaille les jalons du futur projet de loi de finances. Le document, charnière pour 2026, entend consolider la stabilité macroéconomique tout en soutenant la relance post-pandémie.
Le texte identifie dix objectifs qui, combinés, doivent élargir l’espace budgétaire, moderniser la gouvernance fiscale et favoriser une croissance inclusive. Cette articulation répond aux recommandations du FMI et de la CEMAC, mais elle conserve une forte signature nationale.
Selon un conseiller à la Primature, « la lettre vise à passer d’une posture de consolidation à une dynamique d’investissement », tout en garantissant une discipline de dépense adaptée au contexte de volatilité des matières premières.
Optimiser les recettes publiques numériques
Le gouvernement table sur la digitalisation approfondie des régies pour maximiser les recettes. La mutualisation des bases de données entre douanes, impôts et services accélérera la détection des fraudes et l’automatisation des paiements en ligne, limitant le cash et renforçant la traçabilité.
L’élargissement de l’assiette fiscale comprend la création d’un fichier foncier exhaustif et l’intégration du secteur numérique, encore sous-taxé. L’administration cible également les jeux de hasard, secteur en croissance rapide, afin d’y capter de nouvelles ressources sans freiner l’activité.
La suppression progressive des exonérations jugées non conformes constitue un signal fort. D’après le ministère des Finances, ces niches coûtent près de 2 % du PIB chaque année, un manque à gagner que la conjoncture actuelle ne permet plus de tolérer.
Rationaliser la dépense et l’investissement
L’exécutif mise sur le budget programme pour relier chaque franc dépensé à un indicateur de performance. Cette approche, testée depuis 2022, sera généralisée à tous les ministères afin de réduire les doublons et d’accroître la lisibilité pour les bailleurs.
Les dépenses en capital seront orientées vers l’énergie, les infrastructures logistiques et le numérique, trois pôles à fort effet multiplicateur sur l’emploi. La planification privilégiera des projets bancables, soumis à une analyse coûts-avantages renforcée par l’Observatoire congolais des investissements publics.
Un audit ex-post doit être réalisé deux fois par an pour évaluer le rendement social des projets. Pour un économiste de l’Université Marien-Ngouabi, « le principe n’est plus de dépenser vite, mais de dépenser utile et mesurable ».
Maîtriser la dette et les risques budgétaires
La lettre fixe l’objectif de ramener la dette publique sous le seuil de 60 % du PIB fixé par la CEMAC. Le service de la dette externe sera renégocié quand c’est possible, tandis que l’endettement intérieur privilégiera les titres à moyen terme souscrits localement.
Le gouvernement entend développer une cellule d’analyses prospectives pour cartographier les risques budgétaires, qu’il s’agisse des fluctuations pétrolières ou des chocs climatiques. L’approche se veut préventive, grâce à des scénarios stress-tests transmis trimestriellement au Parlement.
La bancarisation intégrale des salaires et paiements publics, déjà amorcée, contribue à réduire les risques de compensation fiscale imprévue et améliore la visibilité de trésorerie.
Stimuler la croissance hors pétrole
Parallèlement, l’exécutif cible l’agriculture, le tourisme, l’immobilier et les zones économiques spéciales pour diversifier le PIB. Un fonds d’appui de 100 milliards de francs CFA, abondé par les surplus pétroliers, sera dirigé vers les PME innovantes des filières agro-industrielles.
La Stratégie nationale numérique prévoit une exonération temporaire des jeunes start-up en échange d’une déclaration stricte des revenus sur trois ans, créant un équilibre entre incitation et transparence.
Dans le secteur touristique, l’accent est mis sur la valorisation du corridor Brazzaville-Pointe-Noire, appuyée par des partenariats public-privé destinés à réduire le déficit d’infrastructures hôtelières de milieu de gamme.
Regards croisés d’experts internationaux
La Banque mondiale salue « une orientation vers la mobilisation interne des ressources, essentielle pour renforcer la souveraineté budgétaire » (Banque mondiale, 2024). Le FMI observe toutefois que la réussite dépendra de la capacité à appliquer les réformes de manière cohérente.
Pour le think tank AfriClear, la digitalisation est la pierre angulaire : « Sans plateformes intégrées, les rendements espérés resteront théoriques. » Le cabinet Deloitte-Afrique souligne, de son côté, le potentiel de l’impôt minimum sur les revenus pour élargir l’assiette sans alourdir les taux marginaux.
Dans le milieu bancaire congolais, plusieurs directeurs généraux voient l’interdiction des compensations fiscales dérogatoires comme un levier de concurrence loyale, susceptible d’augmenter la bancarisation globale.
Une trajectoire macroéconomique sous surveillance
Les prévisions gouvernementales misent sur une croissance supérieure à 4,5 % en 2026, portée à 60 % par les secteurs non pétroliers. L’inflation devrait rester sous le seuil des 3 % grâce à une politique monétaire prudente de la BEAC.
Des observateurs appellent toutefois à la vigilance. Les aléas climatiques, la volatilité des cours du brut et la situation sécuritaire régionale peuvent peser sur les recettes. Le comité de veille budgétaire devra réviser ses hypothèses si la conjoncture se dégrade.
Pour l’heure, la trajectoire affichée renforce la crédibilité du pays auprès des marchés et des partenaires techniques. La lettre de cadrage apparaît ainsi comme un instrument de gouvernance, mais aussi comme un signal politique de détermination réformatrice.





