Pendant les années de la lutte de libération, les forêts du Soudan du Sud ont abrité des familles en fuite. Aujourd’hui, ce sont elles qui réclament protection. Dans une tribune publiée par Radio Tamazuj, un membre du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) appelle les communautés à agir.
Les forêts refuges de la lutte de libération
Pour l’auteur, la forêt sud-soudanaise n’est pas un simple décor. Durant la guerre, forêts et zones boisées ont servi de refuge aux civils comme aux combattants. Elles ont caché des familles fuyant les violences et offert une protection dans des périodes d’incertitude.
Il les décrit comme des « témoins silencieux » des sacrifices qui ont ouvert la voie à l’indépendance. Pour de nombreuses communautés, écrit-il, ces espaces dépassent largement leur valeur de ressource naturelle : ils incarnent la protection, la résilience et l’espoir.
Mais le combat a changé de nature. La menace, souligne-t-il, ne vient plus d’abord des armes. Elle naît de la dégradation de l’environnement et de l’exploitation non durable des paysages qui ont jadis permis au peuple de survivre.
Un couvert forestier qui s’érode chaque année
Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), forêts et terres boisées couvrent environ 191 667 kilomètres carrés au Soudan du Sud, soit près de 30 % du territoire. Elles fournissent bois d’œuvre, bois de feu, plantes médicinales et habitats pour la biodiversité.
Ce capital s’érode pourtant. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) évalue la perte annuelle entre 1,5 et 2 %. En cause : bois de feu, charbon, expansion agricole, élevage et besoins de la construction.
Si rien ne change, prévient l’auteur, la facture environnementale et économique pourrait être lourde pour les générations présentes et futures.
Juba, une capitale suspendue au charbon de bois
Les centres urbains pèsent lourd dans cette équation. Juba, en particulier, consomme d’énormes quantités de charbon et de bois de feu. Une enquête soutenue par le PNUE a établi que 88 % des ménages de la capitale utilisent le charbon comme principale source d’énergie (PNUE, 2018).
La demande croissante en charbon, en bois d’œuvre et en terres agricoles fait peser une pression énorme sur les ressources forestières. À mesure que les forêts reculent, les communautés deviennent plus exposées à la dégradation environnementale, aux chocs climatiques et à l’amenuisement des ressources naturelles.
Une large part de la population dépend des forêts et des autres ressources naturelles pour l’énergie, les moyens de subsistance et la survie quotidienne (FAO, 2025 ; PNUE, 2018). La perte des forêts dépasse la seule question écologique : elle touche l’économie, la sécurité alimentaire et le développement du pays.
Le climat, multiplicateur de menaces
La Banque mondiale décrit le changement climatique comme un « multiplicateur de menaces » pour le Soudan du Sud. Inondations plus sévères, hausse des températures, pression accrue sur les moyens de subsistance et les systèmes alimentaires : cette fragilité rend la conservation forestière plus importante que jamais, juge l’auteur.
La FAO rappelle de son côté qu’une gestion efficace des écosystèmes forestiers est essentielle pour protéger les moyens de subsistance ruraux. Les gains immédiats de l’abattage incontrôlé, du charbon ou du défrichement, observe l’auteur, peuvent compromettre à long terme les perspectives économiques et la résilience des milieux.
Du Niger au Sénégal, des paysages régénérés par les communautés
Selon l’auteur, plusieurs pays africains ont montré que le déclin environnemental peut être inversé lorsque les communautés prennent les commandes.
Au Niger, l’initiative de régénération naturelle gérée par les agriculteurs a permis de restaurer des millions d’hectares de terres dégradées. Le Rwanda a accru son couvert forestier grâce à des efforts de conservation soutenus dans la durée.
L’Éthiopie a mobilisé ses citoyens autour de son Initiative pour un héritage vert (Green Legacy Initiative), qui a conduit à planter des milliards d’arbres. Le Sénégal, engagé dans la Grande Muraille verte, a contribué à restaurer des paysages dégradés tout en ouvrant des perspectives aux populations locales.
Ces expériences diffèrent par leur échelle et leurs méthodes. Elles partagent pourtant une même leçon : une restauration durable des milieux naturels commence à l’échelle des communautés.
Les communautés, gardiennes des forêts sud-soudanaises
Le PNUE souligne qu’une grande partie des terres forestières du Soudan du Sud relève de la propriété communautaire, ce qui rend la participation des populations indispensable à une gestion durable (PNUE, 2024).
L’avenir des forêts, estime l’auteur, repose sur un partenariat solide entre l’impulsion du gouvernement et l’action communautaire. Des populations locales en mesure de protéger et de gérer leurs forêts rendent la conservation plus efficace et plus pérenne.
Concrètement, les agriculteurs peuvent adopter l’agroforesterie et d’autres pratiques de gestion durable des terres, qui favorisent la restauration forestière tout en renforçant la résilience (FAO, 2023). Des initiatives de foresterie communautaire peuvent aussi freiner l’exploitation illégale du bois et encourager une gestion responsable sur le long terme.
Écoles, églises, chefs traditionnels, groupes de jeunes, organisations de femmes et autorités locales ont tous, selon lui, un rôle à jouer pour éveiller les consciences et protéger les ressources naturelles.
Protéger les forêts pour préparer l’avenir
Pas question, pour l’auteur, d’opposer conservation et développement. Il y voit au contraire le socle d’une croissance durable, de la résilience climatique, de la sécurité alimentaire et de la réduction de la pauvreté. La FAO note qu’améliorer les écosystèmes forestiers peut réduire les émissions de gaz à effet de serre.
« Les forêts qui ont protégé notre peuple en temps de guerre ont aujourd’hui besoin de protection en temps de paix », écrit l’auteur. Les générations futures, prévient-il, demanderont ce qui a été fait lorsque les signaux d’alerte sont devenus évidents.
Son souhait : pouvoir leur répondre que les communautés se sont unies pour protéger les forêts qui les avaient protégées. « Chaque arbre planté est un investissement dans l’avenir », conclut-il, convaincu qu’en agissant maintenant, le pays pourra léguer de l’ombre plutôt que de la poussière.





