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À Saint-Louis du Sénégal, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar vit face à l’océan, sur un ruban de sable fragile. La mer le nourrit depuis des générations ; elle grignote aussi, année après année, le sol sur lequel il est bâti.

La Langue de Barbarie, un cordon de sable qui recule

Presqu’île sablonneuse, la Langue de Barbarie sépare l’Atlantique du dernier tronçon du fleuve Sénégal. Ce mince cordon littoral a été profondément remodelé par l’érosion : à Guet Ndar, plusieurs centaines de mètres de rivage ont disparu en quelques années.

Saint-Louis figure parmi les zones particulièrement exposées à l’érosion côtière et aux submersions marines. Des maisons ont été détruites, des familles déplacées vers des sites de relogement éloignés de leur environnement traditionnel.

Le lien avec le quartier reste pourtant ombilical. « Même les personnes qui ont été déplacées à cause de l’érosion côtière reviennent toujours », assure El Hadji Makhou Sène, chef de Guet Ndar.

Beulbeu, la brèche de 2003 qui a changé le paysage

En 2003, une ouverture artificielle a été pratiquée dans la Langue de Barbarie pour épargner à Saint-Louis une inondation imminente. Ce geste d’urgence a accentué l’érosion et la submersion. Les habitants appellent cette brèche « Beulbeu », l’embouchure.

Dans la mémoire locale, elle a bouleversé les rapports entre le quartier, le fleuve et la mer. Les populations lui associent l’engloutissement d’environ huit hectares de terres, des trajets modifiés, des espaces de travail fragilisés et une sécurité dégradée.

Le bilan humain pèse plus lourd encore. On évoque plus de 500 pêcheurs engloutis dans ce passage ouvert pour protéger la ville des inondations. À Guet Ndar, chaque famille a été endeuillée.

Du fleuve à la haute mer, des pêcheurs toujours plus loin

Le professeur Abdoulaye Sène, sociologue et auteur de l’ouvrage Les pêcheurs de Guet Ndar (L’Harmattan, parution annoncée pour le 24 septembre 2026), rappelle que la pêche locale fut d’abord fluviale. Elle s’est tournée vers la mer, notamment à partir du XIXe siècle.

Cette histoire a forgé des marins migrants, rompus à parcourir les côtes en quête de ressources. « Pour avoir du poisson, il faut aller de plus en plus en profondeur. Il faut aller de plus en plus en haute mer », constate aujourd’hui Mamadou Sarr.

Jeune pêcheur, il préside la commission environnement de l’Association des pêcheurs à la ligne de Saint-Louis. Les pêcheurs de Guet Ndar gagnent désormais la Mauritanie, la Gambie ou d’autres eaux de la sous-région, pour trouver ce que la côte offre de moins en moins.

Une recherche universitaire décrit cette mobilité comme un trait majeur de la communauté, sur fond de dégradation des ressources marines. Mais aller plus loin, c’est risquer davantage : accidents, intempéries, conflits d’usage, rencontres avec les navires industriels.

« La pêche est une activité extrêmement difficile. Elle demande du courage et de la générosité dans l’effort », souligne Mamadou Sarr. Chez les jeunes, le métier a perdu de son attrait. Certains se sont reconvertis, d’autres rêvent d’émigrer : la crise de la pêche devient une crise sociale.

Le champ gazier GTA grignote les zones de pêche

Avec le démarrage de l’exploitation gazière au large de Saint-Louis, la mer se partage avec des installations, des navires et des périmètres de sécurité. Une étude sectorielle s’est penchée sur les impacts du projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) à Guet Ndar et sur la Langue de Barbarie.

Pour 99 % des personnes interrogées, les superficies accessibles à la pêche ont diminué. L’étude chiffre la perte à environ 3,24 km² de zones de pêche potentielles, dont 1,6 km² au Sénégal.

Fama Sarr, secrétaire générale adjointe du conseil local de pêche artisanale (CLPA) de Saint-Louis, a relayé l’information auprès des pêcheurs lors des recherches sismiques, lancées en 2014 sans concertation avec les populations locales. Elle en mesure les effets : itinéraires changés, zones accessibles réduites.

« Nous étions chargés de faire la communication au niveau des pêcheurs pour les informer de ce qui les attendait par rapport à ces recherches », raconte-t-elle. Et d’ajouter : « Les femmes transformatrices sont les premières à être affectées. »

Représentante des femmes au CLPA, elle réclame une implication réelle des communautés : « On nous convie à des réunions, on nous demande ce que nous en pensons. Mais en retour, quand il s’agit de faire des réalisations, nous ne sommes même pas au courant de ce qui se passe. »

Son combat tient en une phrase : « Ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi. »

Pour une souveraineté sur l’espace maritime

« Il faut en tout cas faire une concertation la plus large possible, pour qu’on ait une souveraineté sur notre espace maritime », plaide Abdoulaye Sène, qui appelle à fixer qui pêche, où et dans quelles limites.

Car la pirogue ne navigue plus dans un espace réservé à la seule pêche artisanale. Elle compose avec les chalutiers, les navires industriels, les installations liées aux hydrocarbures et les contraintes environnementales, sur un littoral lui-même devenu vulnérable.

« La mer est notre terre »

La formule est de Mamadou Sarr : la mer représente pour sa famille ce que la terre représente pour le paysan. Comme Fama Sarr, il souhaite que les revenus des hydrocarbures contribuent davantage à l’adaptation des communautés touchées, à la reconversion et à la modernisation de la pêche artisanale.

À Guet Ndar, entre un rivage qui recule et des zones de pêche qui se resserrent, l’eau reste, comme le résume l’artiste, écrivain et conteur saint-louisien Pape Samba Sow, l’unique horizon des habitants.

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