Sur le fleuve Congo, le complexe d’Inga produit moins de deux gigawatts et n’éclaire presque personne. En République démocratique du Congo, le blocage ne tient pas au béton des barrages, mais aux lignes, aux postes électriques et aux contrats d’achat.
Inga, 1 775 mégawatts installés pour un demi-régime
Inga I est entré en service en 1972, avec six turbines et 351 mégawatts installés. Inga II a suivi en 1982, avec huit turbines et 1 424 mégawatts. Depuis des décennies, les deux ouvrages tournent à environ la moitié de ce pour quoi ils ont été bâtis.
La maintenance a été repoussée, année après année, et le canal d’amenée vers la retenue commune s’est envasé. Le complexe délivre aujourd’hui moins de deux gigawatts, alors que le gouvernement congolais chiffre lui-même le potentiel du site à 44 gigawatts.
Quatre Congolais sur cinq vivent sans raccordement
Environ un Congolais sur cinq dispose d’un raccordement électrique, et presque tous habitent en ville. Le taux d’accès urbain avoisine 45 %, le taux rural dépasse à peine 1 %. Près de 80 millions de personnes n’ont aucune connexion.
Ce déficit est le deuxième au monde, derrière celui du Nigeria. Il déplace le débat : sur le fleuve Congo, le bien rare n’est ni l’eau ni les turbines, mais la capacité d’amener un mégawatt des chutes jusqu’à un client qui le paiera.
La turbine n° 5, révélateur du vrai goulot d’étranglement
Le groupe minier Ivanhoe Mines avait besoin de courant pour Kamoa-Kakula, dans le Lualaba, à environ 1 770 kilomètres des chutes, au bout d’une ligne construite dans les années 1980 pour les mines de cuivre du Katanga.
L’entreprise a financé la réhabilitation d’une seule machine, la turbine n° 5 d’Inga II, d’une puissance nominale de 178 mégawatts. L’installation s’est achevée au troisième trimestre 2025, la synchronisation est intervenue début du quatrième, injectant environ 180 mégawatts dans le réseau national.
Kamoa-Kakula n’en a d’abord reçu que 50. La livraison devait passer à 100 mégawatts au premier trimestre 2026, après la pose d’un compensateur statique au poste de Kolwezi, puis à 150 mégawatts au premier semestre 2027, une fois les bancs de filtres modernisés à Inga et à Kolwezi.
Une turbine, un investisseur solvable payant lui-même les travaux, et près de deux ans entre la mise en service et la pleine livraison. À chaque étape, le frein n’était pas la production, mais les postes, la stabilité de la tension et la capacité des lignes.
Grand Inga, ou l’histoire de clients qui se dérobent
Un ouvrage de cette taille ne se finance pas contre une rivière, mais contre une signature. Il faut qu’un acheteur s’engage par écrit, sur vingt-cinq ans, à prendre le courant. Sinon, aucun prêteur n’avance le capital.
Inga I et Inga II ont été bâtis pour une seule clientèle : les mines d’État du Katanga. La ligne censée transporter l’énergie a survolé presque chaque ville et chaque village sans s’arrêter. La production katangaise s’est effondrée, laissant un câble à moitié vide et une dette.
Le schéma Grand Inga a rejoué le même pari à l’échelle continentale. En 2013, Pretoria signait avec Kinshasa un traité promettant l’achat de 2 500 mégawatts issus d’un futur Inga III par Eskom, l’électricien public sud-africain.
Eskom a ensuite sombré dans sa propre crise financière et opérationnelle, entre délestages et dette insoutenable. Aucun contrat d’achat n’a jamais été signé. Dès 2020, la commission parlementaire sud-africaine de l’énergie et un haut responsable d’Eskom réclamaient l’annulation de l’engagement.
Centres de données, diesel et le prix nouveau de l’eau qui tombe
L’Agence internationale de l’énergie situait la consommation mondiale des centres de données à 415 térawattheures en 2024, et l’estime à environ 945 térawattheures en 2030. En Afrique, la consommation par habitant liée à ces installations restait inférieure à un kilowattheure.
Aux États-Unis, ces centres devraient absorber, d’ici la fin de la décennie, davantage d’électricité que la production d’aluminium, d’acier, de ciment et de produits chimiques réunie. L’écart n’est pas seulement une affaire de demande : il est aussi environnemental.
Ce qui maintient la plupart des réseaux africains debout, lorsque l’opérateur public flanche, c’est le diesel importé. Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz au début de 2026, cette béquille est devenue ruineuse.
L’AIE y voit la plus grande rupture d’approvisionnement de l’histoire du marché pétrolier. Les importateurs africains ont encaissé des factures record, une pression sur leurs monnaies et un effondrement des livraisons d’engrais. Une électricité tirée de l’eau, à l’intérieur des frontières, n’a jamais autant valu.
La « loi Inga » et le retour prudent des bailleurs
Kinshasa a lu le signal. Au forum d’investissement États-Unis–Congo, tenu à Washington en octobre 2025, le responsable de l’Agence de développement d’Inga a vanté le site auprès des groupes technologiques : hydroélectricité abondante, fibre à proximité, eau de refroidissement sur place.
Le gouvernement a entrepris de rédiger une « loi Inga » fixant le cadre fiscal et réglementaire de l’investissement privé. La Banque mondiale, qui avait suspendu son appui à Inga III en 2016 pour des motifs de gouvernance et de passation de marchés, est revenue.
Son engagement porte sur environ un milliard de dollars, dont une première tranche de 250 millions, complétée par une couverture du risque politique. Beaucoup y ont vu le problème du financement enfin réglé. La consolation est trompeuse.
Camp Kinshasa, cinquante ans d’attente au pied des chutes
L’État n’a jamais honoré ses obligations d’indemnisation envers les communautés déplacées par Inga I et Inga II. Six localités ont été évacuées pour édifier les deux barrages.
Beaucoup de ces familles ont été installées à Camp Kinshasa, à l’intérieur même de la concession de l’électricien, où elles attendent réparation depuis plus de cinquante ans. La ligne haute tension passait au-dessus de villages qui demeurent aujourd’hui sans courant.
Un Inga adossé à un géant du numérique reproduirait la même architecture sous un logo plus flatteur : production excellente, antenne dédiée, campus clôturé, et obscurité à vingt kilomètres de la salle des machines.
Deux chiffres à surveiller d’ici 2030
Le débat se trancherait avec des indicateurs simples : les mégawatts réellement évacués et facturés depuis les capacités existantes, distingués des mégawatts installés, et le nombre de nouveaux raccordements domestiques au Kongo Central, la province qui abrite les chutes.
Un troisième critère dirait si le marché est sincère : la publication intégrale de la loi Inga et des contrats d’achat conclus sous son régime. Aucun des deux premiers ne dépend de l’autorisation d’un investisseur étranger.
Reste le partage. Réserver par contrat une part de la puissance de calcul aux universités, hôpitaux et administrations congolais, ainsi qu’aux travaux sur le lingala, le swahili, le tshiluba et le kikongo, coûte peu si la clause est négociée d’emblée.
Demandée après coup, elle devient inaccessible. Le fleuve, lui, coule à 150 kilomètres de l’Atlantique, adossé à la plus vaste réserve d’eau de refroidissement fiable du continent. Le monde n’attendra pas cinquante ans de plus.





