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Brazzaville, carrefour d’une diplomatie culturelle

Lorsque, dans la grande salle du Palais des congrès, la ministre Marie-France Lydie Hélène Pongault a clos les travaux du Symposium international du Fespam, l’assemblée n’a pas seulement salué la fin d’une session académique ; elle a applaudi une déclaration d’intention pour tout un continent. Brazzaville, forte d’une tradition artistique qui remonte aux années des indépendances, se positionne ouvertement comme un laboratoire d’alliances culturelles Sud-Sud et un relais d’influence douce pour l’Afrique centrale. En énonçant la nécessité de « faire de la musique africaine un patrimoine à préserver afin de bâtir l’avenir », la ministre a donné le ton d’une diplomatie culturelle qui conjugue fierté patrimoniale et projection stratégique.

Numérique : la double promesse et le double risque

Le thème choisi, « Musique et enjeux économiques en Afrique à l’ère du numérique », traduit un basculement structurel. Les plateformes de streaming ont fait surgir de nouveaux marchés pour les sonorités afrobeat ou rumba, mais elles exposent aussi les artistes à une concurrence algorithmique impitoyable. Dans un continent où le taux de pénétration d’Internet franchira 40 % avant 2025 selon l’Union africaine, la promesse d’une monétisation élargie se heurte au risque d’une captation de valeur par des acteurs exogènes. Les discussions ont souligné la fragilité des chaînes de rémunération, la volatilité des métadonnées et la difficulté, pour les créateurs, d’interroger les formules opaques qui régissent la visibilité de leurs œuvres.

Le droit d’auteur à l’épreuve du streaming

Les juristes présents ont rappelé que les cadres normatifs hérités des années quatre-vingt-dix sont inadaptés à la consommation en flux continu. Au Congo comme ailleurs, les sociétés de gestion collective peinent à tracer l’usage des titres dans les playlists globales. D’où l’appel à moderniser les législations pour intégrer la reconnaissance automatique des œuvres, l’horodatage blockchain et la mise en commun des bases de données régionales. « La souveraineté culturelle passe par la maîtrise de l’information », a insisté un représentant de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, estimant à près de 70 % les pertes subies chaque année par les créateurs faute de relevés fiables.

Vers des filières créatives structurées

Au-delà de la protection, l’autre pilier évoqué est celui de la structuration des industries culturelles et créatives. Le gouvernement congolais promeut une approche écosystémique : formation des managers, incubation de start-ups musicales, partenariats avec les opérateurs télécoms pour un partage plus équitable de la data et de la connectivité. Certains participants ont mis en avant l’exemple de la taxe sur les appareils de lecture adoptée par plusieurs États africains, dont les recettes abondent des fonds de soutien à la production locale. D’autres ont insisté sur la nécessité d’accompagner les artistes dans la gestion entrepreneuriale, afin d’éviter que la désintermédiation numérique ne se traduise par une précarisation accrue.

Un écosystème continental en gestation

Le Symposium, organisé en format réduit pour des raisons budgétaires, n’en a pas moins réuni une centaine de chercheurs, d’éditeurs et de responsables publics. Les échanges ont bénéficié de la perspective de la Zone de libre-échange continentale africaine : la circulation des biens culturels pourrait être facilitée par l’harmonisation tarifaire et la simplification des douanes numériques. Plusieurs intervenants ont rappelé que la valeur de la seule musique enregistrée en Afrique dépasse trois milliards de dollars, un chiffre encore modeste mais en progression annuelle de 10 %. La ministre a insisté sur la dimension intégratrice du Fespam, qualifié de « boussole du soft power africain ». Brazzaville entend tirer parti de cette centralité pour stimuler des copro-ductions régionales, mobiliser des financements verts et conforter la place de la culture dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

Perspectives après la 12ᵉ édition du Fespam

Les actes du Symposium seront publiés dans les prochaines semaines et devraient inspirer de nouvelles coopérations bilatérales. En attendant, plusieurs engagements ont été actés : mise en place d’un observatoire numérique régional des flux musicaux, élaboration d’une charte éthique pour les plateformes, renforcement des programmes d’éducation artistique. Si les contraintes budgétaires ont limité l’ampleur de la rencontre, elles n’ont pas entamé la détermination des participants. En conjuguant mémoire et innovation, le Congo-Brazzaville réaffirme que la musique africaine n’est pas seulement un divertissement, mais un vecteur de narration géopolitique et un actif économique stratégique. Le tam-tam résonne encore sur les berges du fleuve ; il cherche désormais sa pleine amplitude dans les fibres optiques de l’économie numérique.

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