Réformer un héritage de 1945
Soixante-dix-neuf ans après la signature de la Charte de San Francisco, le Conseil de sécurité demeure l’instance la plus emblématique – et la plus contestée – de l’architecture onusienne. Pensé à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour cristalliser l’équilibre des grandes puissances victorieuses, l’organe n’a jamais intégré de manière permanente la voix du continent africain. Cette absence est d’autant plus paradoxale que l’Afrique représente aujourd’hui plus d’un quart des États membres de l’Organisation des Nations unies, contribue de façon significative aux opérations de maintien de la paix et abrite la majorité des dossiers inscrits à l’agenda sécuritaire international. Dans ce contexte, la réforme du Conseil de sécurité n’est plus une option mais une nécessité consensuelle, même si la méthode et le calendrier divisent encore.
Lors du 6e sommet virtuel des chefs d’État et de gouvernement du Comité des dix (C10), organe chargé par l’Union africaine de faire avancer cette réforme, Brazzaville a réaffirmé son engagement en faveur d’un modèle africain unique. Par la voix de Denis Christel Sassou Nguesso, ministre de la Coopération internationale et du partenariat public-privé, le Congo soutient la transposition « sans altération » du document de référence sur la table des négociations intergouvernementales à New York.
Continent en quête de représentativité
La position africaine s’enracine dans deux textes fondateurs : la Déclaration de Syrte (1999) qui avait amorcé l’Union africaine, puis le Consensus d’Ezulwini (2005) et la Position commune de Lomé, véritables manifestes diplomatiques réclamant deux sièges permanents assortis du droit de veto et deux sièges additionnels non permanents pour l’Afrique. Derrière ces revendications se profile la volonté de réparer ce que les diplomates qualifient d’« injustice historique », un angle désormais partagé par plusieurs partenaires émergents, bien que diversement interprété à Washington, Londres ou Paris.
Pour de nombreux observateurs, la clé de voûte du dossier reste l’unité continentale. Or, l’Afrique a parfois donné le sentiment d’une cacophonie, notamment autour de la désignation des États pressentis pour occuper les futurs sièges. En rappelant la nécessité de parler d’une seule voix, Brazzaville prend soin d’éviter que les conversations sur les bénéficiaires n’hypothèquent l’objectif stratégique : arracher d’abord le principe, discuter ensuite des titulaires.
Les contours du modèle africain porté par le C10
Le texte transmis par le C10 précise que les deux sièges permanents africains devront disposer du droit de veto « aussi longtemps que cet instrument subsistera », une formulation qui circonscrit toute tentation de lui accoler un caractère symbolique. S’y ajoute la demande de deux sièges non permanents supplémentaires, portant à sept le total des voix africaines contre trois actuellement. Sur le plan procédural, les capitales du continent proposent une approche basée sur des cycles de négociation intergouvernementale ouverts, afin de mettre fin à l’impasse de la formule 13 dite « enregistrement », considérée comme stérile par la majorité des délégations.
Diplomatie congolaise : constance et pragmatisme
Le discours prononcé par Denis Christel Sassou Nguesso n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une trajectoire ancienne, amorcée dès le sommet d’Oyo (2014) où le président Denis Sassou Nguesso avait martelé l’urgence d’un consensus continental. Depuis cette date, Brazzaville a participé à toutes les initiatives, des retraites d’ambassadeurs à Freetown aux consultations informelles menées auprès de la présidence de l’Assemblée générale. Pour la diplomatie congolaise, la réforme représente moins un acte de rupture qu’un aggiornamento permettant au Conseil de sécurité de « traiter en amont les foyers d’instabilité plutôt que d’en éteindre les braises ».
Le choix du Congo de déléguer un ministre de la Coopération, plutôt que celui des Affaires étrangères, n’est pas anodin. Il souligne la volonté de lier la question sécuritaire au développement économique, dans la droite ligne de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. En coulisse, des sources proches du dossier indiquent que Brazzaville mise sur un « multilatéralisme de proximité », construit sur des alliances variables avec des États caribéens et asiatiques également soucieux de rompre avec la géographie politique de 1945.
L’exigence d’une voix africaine unique
Le sommet virtuel a rappelé que l’Afrique ne pouvait se permettre de reproduire au Conseil les rivalités sous-régionales qui ont parfois plombé ses candidatures aux organisations spécialisées. Julius Maada Bio, président de la Sierra Leone et coordinateur du C10, a salué « les avancées modestes mais tangibles » engrangées depuis la réunion ministérielle de Lusaka, tandis que le chef de la délégation congolaise a mis en garde contre toute tentative de rogner le veto, jugeant qu’un tel renoncement pérenniserait une asymétrie de pouvoir.
La cohésion demeure ainsi le maître mot. Pour y parvenir, la diplomatie congolaise envisage de multiplier les concertations intrarégionales, notamment au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), afin de présenter un front compact lors des prochaines sessions de l’Assemblée générale.
Cap sur New York : le temps des négociations
La prochaine fenêtre diplomatique se jouera dès l’automne à New York, lors de la reprise des négociations intergouvernementales. Les diplomates africains devront composer avec la doctrine de certains membres permanents, traditionnellement rétifs à l’élargissement de leur cénacle. Néanmoins, les mouvements géopolitiques récents – de l’élargissement des BRICS à l’affirmation du Sud global – offrent au continent un contexte plus favorable qu’au début des années 2000. Dans ce balancier, le Congo compte capitaliser sur ses réseaux au Conseil économique et social pour rallier des soutiens supplémentaires, notamment auprès des petits États insulaires dont les voix peuvent être décisives.
Quels impacts pour le multilatéralisme ?
Si la réforme aboutit, elle renforcerait la légitimité du Conseil de sécurité, fragilisée par des accusations récurrentes de « double standard ». Elle donnerait également à l’Afrique la responsabilité de porter, au plus haut niveau, des dossiers allant du financement de la paix au changement climatique. Pour Brazzaville, cette perspective ouvre la voie à une diplomatie proactive, tournée vers la prévention et le règlement pacifique des différends, conformément à la Charte de l’ONU et aux principes de l’Acte constitutif de l’Union africaine.
À l’inverse, un enlisement prolongé risquerait de nourrir les discours contestant l’ordre multilatéral. Dans tous les cas, la capacité de l’Afrique à se maintenir dans une dynamique unitaire sera déterminante. Le Congo, en réaffirmant publiquement sa fidélité au modèle commun, cherche à verrouiller cette unité avant que les intérêts nationaux ne s’invitent à la table des compromis. La partie se jouera donc autant à New York que dans les capitales africaines, là où se forge, souvent loin des caméras, la solidarité stratégique du continent.





