À Libreville, les opérations de déguerpissement se poursuivent. Le témoignage d’Annie-Léa Meye met des mots sur l’attente, le déménagement précipité et la question du relogement, au cœur de la transformation de la capitale gabonaise.
Le souvenir de 2005 et l’image du baluchon
Pour dire ce qu’elle traverse, Annie-Léa Meye remonte à 2005. Lors d’un meeting de la campagne présidentielle d’Omar Bongo Ondimba, elle avait entendu Édith Lucie Bongo Ondimba parler des populations déplacées par la guerre au Congo, et retenu une image : celle du baluchon emporté dans la fuite.
Le Gabon n’est pas en guerre, prend-elle soin de rappeler. Mais l’image lui revient devant les scènes de déménagement observées dans la capitale. « Tels des déplacés, je vois des gens porter des affaires sur la tête, à chercher où les stocker en espérant trouver un lieu de relogement », écrit-elle.
Plaine-Orety, la Sorbonne, et maintenant son tour
Elle cite des personnes précédemment concernées à Plaine-Orety et à la Sorbonne, avant de constater que son tour est venu. « Les délais sont fixés. On commence par où et par quoi ? Il faut partir, c’est tout », résume-t-elle.
Son récit s’attarde surtout sur l’incertitude qui précède le départ. « Certains savent où ils vont mais d’autres absolument pas », souligne-t-elle. Entre voisins, les attitudes divergent : les uns espèrent encore, les autres préparent déjà les cartons.
Se loger, déménager, stocker : l’intendance du départ
Derrière la transformation urbaine surgissent des questions très matérielles. Trouver vite un toit, financer un déménagement, entreposer ses biens, puis reconstruire ailleurs un quotidien parfois installé depuis des années : chaque étape mobilise du temps, de l’argent et des appuis dont tous ne disposent pas.
Ces arbitrages composent la face sociale, souvent invisible, de l’aménagement urbain. Ils se jouent dans un temps contraint, celui des délais fixés, et laissent peu de marge aux ménages les moins bien armés pour absorber un tel choc.
C’est sur la dignité des personnes concernées qu’elle insiste le plus. Partir dans l’urgence, dit-elle, revient à avancer avec une « visibilité nulle », « laissant derrière soi toute une vie et […] une partie de sa dignité ».
Selon son témoignage, des familles ont revu leurs standards de logement à la baisse. Certaines s’entassent provisoirement dans une seule pièce, d’autres rejoignent des constructions inachevées. Elle évoque aussi des ménages restés sans solution immédiate d’hébergement, des situations qui demanderaient à être documentées au cas par cas.
Un ballet de camions et une fatigue morale
La tension se lit jusque dans les gestes du quotidien. Annie-Léa Meye raconte avoir réagi vivement lors d’un contrôle de gendarmerie, alors qu’elle transportait une partie de ses effets. « Dans Libreville en ce moment, c’est un ballet de camions déménageurs, les gens se cherchent », dit-elle avoir lancé.
Elle résume son état d’esprit d’une formule : « Trop de stress, trop de pression et bonjour la dépression. » Cette dimension psychologique reste moins visible que les démolitions elles-mêmes, alors qu’elle peut constituer une épreuve supplémentaire pour les ménages concernés.
Elle regrette « l’indifférence » et « les silences qui frisent le mépris », ainsi que, selon elle, des « paroles données qui ne sont pas respectées ». L’incertitude sur le calendrier, le relogement ou les conditions matérielles du départ nourrit ce sentiment d’abandon.
Libreville se transforme, à quel coût social ?
Le contexte dépasse un seul témoignage. Un an après les premières vagues de démolition, l’expulsion d’habitants en situation irrégulière est de nouveau d’actualité à Libreville : le gouvernement gabonais dit vouloir éviter le choc de cette exclusion, mais l’angoisse et la colère grandissent (France 24).
Toute opération de libération d’emprises ou de restructuration urbaine touche donc bien plus que des parcelles et des bâtiments. Chaque démolition peut provoquer une rupture sociale et familiale, dont l’accompagnement constitue un enjeu à part entière.
Information préalable, délais réalistes, repérage des situations de vulnérabilité, solutions de relogement : ces paramètres conditionnent largement l’acceptabilité des chantiers. Ils déterminent aussi la façon dont une capitale grandit sans fabriquer, au passage, de nouvelles précarités.
Le témoignage n’offre qu’un fragment de ce basculement. Il rappelle pourtant que la fabrique d’une ville se mesure autant à ses chantiers qu’aux trajectoires de celles et ceux qui doivent leur céder la place.
Une prise de parole assumée
Annie-Léa Meye profite de sa publication pour répondre à ceux qui lisent sa moindre présence en ligne comme un effet de ses nouvelles responsabilités de PCA. « La fonction n’a pas “cloué mon bec” », assure-t-elle, disant se heurter simplement à ses propres réalités.
Elle réaffirme par ailleurs son soutien à Alain-Claude Bilie-By-Nze, dont elle demande la libération : « Il n’a pas sa place en prison. Je l’ai dit. »
Derrière ces mises au point, son récit ramène le débat à une réalité immédiate. Pour une famille sommée de quitter son logement, la transformation de Libreville commence par une question élémentaire : où dormir demain ? (Gabon Media Time)




