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Simon Batoumeni publie « Les Démons de l’empereur » aux éditions Vérone. Un monologue d’agonie qui dissèque la déchéance d’un souverain romain et met à nu la mécanique invisible de la manipulation politique.

Un monologue qui abolit l’action romanesque

Le romancier et essayiste congolais Simon Batoumeni tourne le dos aux règles du roman classique. Pas de scènes construites, pas de dialogues qui s’enchaînent, aucune intrigue extérieure. Tout passe par la voix intérieure d’un homme couché, à l’article de la mort.

Ce parti pris rappelle la prose de Gabriel García Márquez, où, comme le note Les Échos du Congo-Brazzaville, « le temps chronologique s’effondre sous le poids du mythe et de la mémoire ». Le lecteur perd ses repères de calendrier pour entrer dans une durée subjective.

Le procédé est exigeant. Il demande d’accepter qu’il ne se passe rien, au sens habituel du terme, et que l’événement se joue entièrement dans une tête. Beaucoup de romanciers reculent devant ce pari.

Tibère, un empereur face à sa propre finitude

Le narrateur est l’empereur romain héritier du trône d’Auguste. Il ne raconte pas ses conquêtes, il les juge. L’autocritique est froide, presque clinique. Le pouvoir d’hier sert de miroir grossissant à l’impuissance d’aujourd’hui.

L’homme s’interroge sur ce qui l’a fait tel qu’il est. « La vie n’est-elle pas un carcan en soi », lâche-t-il, avant de constater que la volonté demeure prisonnière du tempérament et de l’éducation reçue. La liberté du maître du monde s’y révèle très étroite.

Le texte tient sur 271 pages. Un format resserré pour une matière dense, qui laisse peu de répit et refuse les respirations narratives auxquelles le lecteur est habitué.

La lucidité comme dernière torture

Le paradoxe le plus cruel du livre tient en une phrase : « J’ai conservé mes facultés intellectuelles, une malédiction ». Le corps s’en va, l’esprit reste entier. Rien ne sera épargné au mourant, ni le détail de sa décomposition, ni la mémoire de ses fautes.

C’est là que Batoumeni déplace la tragédie. Elle n’est plus dans la chair qui cède, mais dans la conscience qui refuse de s’éteindre avec elle.

Séjan, ou le pouvoir confisqué par l’information

Dans les dernières pages, le registre bascule. À la page 196, relève le critique Bedel Baouna dans Congopage, l’empereur avoue sa complicité passive dans les crimes d’un collaborateur devenu tout-puissant.

Le mécanisme est méthodique. L’homme de confiance intercepte le courrier, réécrit les directives, interroge les visiteurs avant qu’ils n’atteignent le souverain. Il ne prend pas le trône, il prend les tuyaux.

Rien de spectaculaire dans cette prise de pouvoir. Pas de sang versé sur les marches du Sénat, pas de légions retournées. Seulement des lettres ouvertes, des mots changés, des audiences filtrées.

Les sciences politiques contemporaines ont un nom pour cela, le contrôle de l’agenda. Le roman en donne une version antique et intime, où l’empire s’effondre sans qu’un seul coup d’État soit nécessaire.

L’écho historique est explicite : Tibère retiré à Capri pendant que le préfet du prétoire Séjan gouvernait par la terreur en son nom. La fiction rejoint l’un des épisodes les plus commentés de l’histoire romaine.

Othello, le déni comme mécanique du tyran

Bedel Baouna convoque aussi Shakespeare. Comme Othello écoutant Iago, le souverain de Batoumeni préfère le mensonge cohérent de son second à la vérité brute que lui apporte le peuple.

Le tyran n’est donc pas seulement trompé. Il consent, par confort, à l’être. Cette nuance fait toute la valeur politique du livre : elle déplace la faute du manipulateur vers celui qui accepte d’être manipulé.

Une élégie congolaise dans le sillage de Yourcenar

Par sa forme et son sujet, l’ouvrage s’inscrit dans la lignée des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Même dépouillement, même refus de l’épique, même attention à l’homme nu devant sa fin.

Le roman devient une élégie sur la finitude, débarrassée des artifices héroïques. L’empereur n’est plus qu’un corps qui souffre et une mémoire qui accuse.

Mais la voix, ici, vient du Congo. Batoumeni fait entrer les lettres congolaises dans un exercice réputé européen, celui du monologue impérial, et se l’approprie sans révérence excessive.

Ce que ce roman dit des pouvoirs contemporains

Le livre ne désigne aucun régime, aucune époque autre que la sienne. C’est sans doute sa force. Le lecteur régional y trouvera pourtant matière à réflexion sur la circulation de l’information au sommet des États.

Deux lectures cohabitent donc, l’une existentielle, l’autre politique. Elles ne s’annulent pas. C’est le même homme qui meurt et qui comprend, trop tard, qu’il n’avait jamais vraiment régné.

Car la question posée par Batoumeni traverse les siècles : que reste-t-il d’un pouvoir qui ne sait plus ce qui se passe dans son propre palais ? Le roman ne répond pas. Il montre.

« Les Démons de l’empereur », Simon Batoumeni, Vérone éditions, 271 pages, 22 euros.

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