Une jurisprudence siglée Likouala
Le 26 juin dernier, la salle d’audience du Tribunal de grande instance d’Impfondo a résonné d’une sentence qui fera date dans les annales judiciaires du département de la Likouala. Jodel Mouandola, Arel Ebouzi et Parfait Mbekele, tous de nationalité congolaise, ont été condamnés respectivement à trois ans et à deux ans d’emprisonnement ferme pour circulation, détention et tentative de commercialisation de trophées issus d’espèces intégralement protégées. À ces peines privatives de liberté s’ajoutent une amende solidaire d’un million de francs CFA ainsi que trois millions de francs CFA de dommages et intérêts.
Aux yeux de nombre d’observateurs, ce verdict reflète la fermeté nouvelle d’une justice soucieuse de traduire dans les faits l’esprit de la loi n°37-2008 sur la faune et les aires protégées. Comme le souligne un magistrat proche du dossier, « la portée pédagogique d’une telle décision est indéniable : elle rappelle que l’État n’entend pas transiger avec les prédateurs de la biodiversité nationale ».
Le dispositif légal congolais à l’épreuve du terrain
Depuis plus d’une décennie, le cadre juridique congolais érige l’intégralité des espèces emblématiques – panthères, éléphants, pangolins géants – au rang de patrimoine national. L’article 27 de la loi n°37-2008 stipule que toute importation, exportation, détention ou transit de ces espèces ou de leurs trophées est prohibé, sauf dérogation scientifique dûment motivée. Or la transposition de ce corpus normatif dans les réalités d’un territoire largement forestier demeure ardue.
Le cas d’Impfondo illustre la tension structurelle entre, d’une part, des communautés rurales confrontées à la précarité économique et, d’autre part, l’exigence de préservation d’un capital naturel qui constitue un levier majeur de diplomatie climatique pour Brazzaville. Selon un officier de la Direction départementale de l’économie forestière, la valeur marchande d’une peau de panthère peut excéder plusieurs salaires annuels locaux, créant un appel d’air pour les réseaux criminels transfrontaliers.
Coopérations institutionnelles et société civile mobilisées
L’arrestation du 27 mai, menée conjointement par la gendarmerie nationale et les agents forestiers avec l’appui technique du Projet d’appui à l’application de la loi sur la faune sauvage (Palf), témoigne d’un écosystème de gouvernance qui se consolide. Ce partenariat public-privé, articulé autour de formations, de dotations logistiques et de sensibilisations communautaires, s’inscrit dans la lignée des engagements internationaux souscrits par le Congo-Brazzaville, notamment la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction.
Un représentant du Palf rappelle que « l’efficacité répressive ne prend son plein sens qu’appuyée par la prévention et l’éducation ; la justice ne peut être l’unique digue contre le braconnage ». Dans la Likouala, plusieurs programmes expérimentalement pilotés par des ONG accompagnent désormais les villages forestiers vers des activités génératrices de revenus compatibles avec la conservation, comme l’apiculture ou l’écotourisme communautaire.
Entre retombées socio-économiques et impératif écologique
La condamnation des trois trafiquants renvoie à un débat plus large : comment concilier la nécessité de sauvegarder des espèces menacées et l’impératif de sécuriser les moyens d’existence des populations riveraines ? Selon une étude récente du Centre de recherche sur la gouvernance forestière de l’Université Marien-Ngouabi, le braconnage constitue dans certaines zones jusqu’à 40 % du revenu monétaire annuel des ménages. Faute d’alternatives, l’intégration des communautés aux chaînes de valeur vertes reste inaboutie.
Cependant, les signaux d’un tournant sont perceptibles. Les autorités départementales projettent la création d’un fonds local d’investissement écologique, alimenté notamment par les recettes du mécanisme international de réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts. L’objectif déclaré est de financer des infrastructures de base tout en rémunérant les services écosystémiques rendus par les forêts de la Likouala.
Perspectives pour une gouvernance verte consolidée
La sévérité du jugement d’Impfondo, loin d’être isolée, s’inscrit dans une trajectoire nationale où la justice se fait l’alliée d’une diplomatie environnementale ambitieuse. À la veille de la prochaine Conférence des Parties sur la biodiversité, Brazzaville souhaite valoriser des résultats tangibles en matière de lutte contre la criminalité faunique. « Chaque procès gagné contre les trafiquants renforce notre crédibilité internationale », confie un haut fonctionnaire du ministère de l’Économie forestière.
Reste que la pérennité des acquis dépendra d’une gouvernance intégrée combinant surveillance technologique, développement rural inclusif et coopération sous-régionale accrue. Dans ce contexte, l’affaire Mouandola-Ebouzi-Mbekele pourrait servir de catalyseur, offrant à la Likouala l’opportunité de devenir un laboratoire de la conservation équitable où les barreaux d’acier ne sont qu’un volet d’une réponse globale, intégrant justice sociale et santé des écosystèmes.





