Éveil d’une mémoire musicale féminine
Il est des soirées où l’image précède le son et réveille une mémoire pourtant tapie dans l’ombre. La projection à Brazzaville de « Rumba congolaise, les héroïnes », long-métrage documentaire de soixante-dix minutes signé Yamina Benguigui, appartient à cette catégorie d’instants où le cinéma se fait archive vivante. Au cœur de la 12ᵉ édition du Festival panafricain de musique, l’événement a rassemblé diplomates, créateurs et décideurs autour d’une même partition : celle d’un patrimoine musical porté, depuis ses origines, par des voix féminines longtemps reléguées au rang d’ornement.
Présent dans la salle, le chef de l’État congolais, Denis Sassou Nguesso, a salué une démarche qui conjugue réhabilitation historique et valorisation d’un capital immatériel. La rumba, déjà reconnue en 2021 comme élément du patrimoine immatériel mondial par l’Unesco, trouve ainsi un nouveau chapitre, où la dimension genrée se fait frontispice d’un récit commun aux deux rives du fleuve Congo.
Des pionnières de Kinshasa et Brazzaville aux écrans
Le film déroule, avec la rigueur d’une enquête historique et la sensibilité d’un portrait, la trajectoire de figures tutélaires : Lucie Eyenga, première à porter la rumba sur disque dans la Léopoldville des années 1950 ; Mbilia Bel, surnommée la « Reine de l’Afrique » pour sa virtuosité scénique ; Faya Tess et Barbara Kanam, dont les tonalités lyriques ont traversé les indépendances et la mondialisation. À leurs côtés, la Brazzavilloise Mariusca Moukengue rappelle que l’influence féminine ne se limite pas à la rive gauche du fleuve : elle s’enracine également dans la capitale congolaise, foyer d’un cosmopolitisme musical que le Fespam, depuis 1996, s’attache à célébrer.
« Sortir ces femmes de l’invisibilité était un impératif esthétique et politique », confie Yamina Benguigui. Son constat, né d’une cérémonie organisée à Paris pour l’inscription de la rumba à l’Unesco, fut sans appel : la narration officielle ne faisait qu’effleurer le rôle concret des interprètes féminines, tantôt choristes, tantôt studioses, éternellement pionnières. En inversant le regard, la réalisatrice investit la scène où se croisent colonisation tardive, luttes anticoloniales puis Jeux de la Francophonie : autant d’époques où la voix des femmes fut un marqueur de modernité.
Rumba, soft power et diplomatie culturelle
Au-delà des figures artistiques, le documentaire insiste sur les externalités géopolitiques d’un genre devenu instrument de soft power régional. Le ministère congolais de la Culture, en tissant un partenariat étroit avec l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, positionne Brazzaville comme carrefour diplomatique du patrimoine africain. L’engagement conjoint des deux Congo, souligné par la représentante de l’Unesco au Congo, Fatoumata Barry Marega, traduit la maturité d’une gouvernance culturelle soucieuse d’adosser la création à des vecteurs de croissance : industries créatives, droits d’auteur, filières numériques.
Dans la salle, plusieurs diplomates européens notent que la rumba, hier métaphore d’une créolisation post-esclavagiste, se mue aujourd’hui en levier d’image positive pour l’Afrique centrale. La présence du chef de l’État conforte cette lecture stratégique : en valorisant un art dont l’audience traverse l’Atlantique et se décline jusque dans les clubs de salsa de la diaspora, la République du Congo investit un capital symbolique propice à renforcer son attractivité économique.
Émancipation créative et écosystèmes économiques
Les artistes interviewées par la caméra de Benguigui convergent sur un point : la musique ne relève plus du seul divertissement mais d’une économie à part entière. Mbilia Bel, rappelant que la « culture est un levier de développement », exhorte les partenaires publics et privés à sécuriser la chaîne de valeur : formation, production, diffusion, fiscalité adaptée. Cette approche, de plus en plus partagée par les organisations régionales, rompt avec la logique de rente qui limita longtemps la rémunération des compositeurs et des interprètes.
Mariusca Moukengue, pour sa part, revendique le statut de « porte-voix des sans-voix ». À travers ses thématiques sociales – urbanité, inégalités, santé publique –, la chanteuse illustre la capacité de la rumba à articuler création artistique et plaidoyer sociétal. Pour les chercheurs en sociologie de l’art, cette double fonction esthétique et civique confère au genre une valeur ajoutée que la reconnaissance patrimoniale vient consolider.
Vers une pédagogie du patrimoine vivant
Le volet éducatif occupe enfin une place centrale. L’Unesco et les ministères concernés envisagent un programme de résidences, de masterclass et d’archives numérisées destiné à renforcer les capacités des artistes, tout en sensibilisant la jeunesse à la préservation de son héritage musical. Dans un contexte où le numérique bouleverse les modes de consommation, l’orientation vers l’e-learning et les plateformes de streaming légales apparaît stratégique pour sécuriser les royalties et lutter contre la piraterie.
En filigrane, l’initiative témoigne d’une volonté d’intégrer la dimension genre dans les politiques publiques culturelles. La Banque africaine de développement, sollicitée pour son expertise en entrepreneuriat féminin, pourrait participer au financement d’incubateurs dédiés aux métiers de la musique, du design sonore à la direction artistique. Ainsi se dessine une écologie créative où la femme n’est plus simplement muse mais actrice structurante.
Rayonnement continental et responsabilité partagée
Que retiendra-t-on de cette soirée brazzavilloise ? D’abord, la confirmation qu’un patrimoine immatériel n’existe qu’à travers celles et ceux qui le font vivre. Ensuite, la démonstration qu’une politique culturelle inclusive, soutenue au plus haut niveau de l’État, peut catalyser l’innovation et la cohésion sociale. Enfin, la conviction que la reconnaissance des artistes féminines s’inscrit dans un mouvement global d’équité, désormais incontournable dans la diplomatie des États africains.
Sur l’esplanade du Palais des Congrès, la rumba résonnait encore lorsque les projecteurs se sont éteints. Les visages, nourris d’images et de mélodies, semblaient redécouvrir une histoire qu’ils croyaient connaître. Peut-être est-ce là la force du documentaire : rappeler que la culture, lorsqu’elle se conjugue au féminin, devient un miroir élargi de la société, et que ce miroir, s’il est entretenu, peut éclairer l’avenir avec la même intensité que les rythmes qui ont fait vibrer Brazzaville.





