Contexte énergétique national
Brazzaville, capitale vibrante d’Afrique centrale, vit depuis plusieurs années au rythme irrégulier des moteurs de groupes électrogènes. Derrière ces ronronnements se cache un paradoxe: le Congo produit plus d’électricité qu’il n’en consomme, mais une partie conséquente s’évapore le long de câbles vieillissants.
Le 18 août, le ministre de l’Énergie et de l’Hydraulique, Émile Ouosso, a reconnu l’ampleur du phénomène devant des investisseurs du secteur cimentier, rappelant que 200 mégawatts disparaissent chaque jour entre Pointe-Noire et Brazzaville malgré une capacité nationale affichée de 751 mégawatts.
Cette admission publique traduit un tournant dans la gouvernance sectorielle: l’État veut déplacer le débat du déficit de production vers celui de la modernisation d’infrastructures conçues il y a plus de quatre décennies, période où la demande urbaine n’atteignait pas les niveaux actuels.
Modernisation du réseau haute tension
Le coeur du plan repose sur la réhabilitation intégrale de la ligne haute tension Pointe-Noire–Brazzaville, véritable épine dorsale de 520 kilomètres dont la dernière grande maintenance remonte à 1980. La Banque mondiale a déjà engagé un financement concessionnel estimé à 160 millions de dollars, selon le ministère.
La société adjudicatrice, sélectionnée après appel d’offres international, procède actuellement au remplacement progressif des conducteurs, à l’installation de compensateurs statiques de puissance et à la numérisation des postes de dispatching afin de réduire les pertes ohmiques qui engloutissent aujourd’hui près de deux tiers de l’énergie acheminée.
Dans les couloirs du ministère, on avance que l’achèvement technique de la nouvelle ligne atteindra 70 % d’ici fin 2024, permettant une montée en régime graduelle avant la date butoir. Les premières mesures effectuées sur les tronçons rénovés montrent déjà une baisse tangible des échauffements électriques.
Mobilisation des acteurs privés
Acteur historique du gaz congolais, Eni-Congo a lancé un programme parallèle de remise à niveau des transformateurs stratégiques de Loudima, Djiri, Tsiélampo, Ngoyo et Côte Matève. Le groupe a commandé, auprès d’un fabricant asiatique, des unités de 225 mégavolt-ampères adaptées aux pics tropicaux de température.
Pour le directeur des opérations locales d’Eni, Giovanni Sardella, « la stabilité du réseau est aussi importante pour les industriels que pour nos propres installations gazières », une convergence d’intérêts qui explique la volonté du major de livrer les premiers appareils dès le second trimestre 2025.
Dans le sillage d’Eni, d’autres opérateurs privés, notamment le consortium local Énergie Congo Construct, négocient des partenariats public-privé pour déployer des mini-centrales solaires hybrides en périphérie de Brazzaville. Ces unités alimenteront les quartiers récemment urbanisés et offriront une alternative résiliente lors des pics de consommation sèche.
Retombées industrielles et sociales
Pour les cimenteries de Dolisie et de Kimpanzu, les délestages récurrents se traduisaient jusqu’ici par des pertes quotidiennes estimées à 3 000 tonnes de production. Les responsables affirment déjà voir chuter le recours au fioul, réduisant mécaniquement les coûts et les émissions de particules.
Le secteur tertiaire n’est pas en reste. Les banques, obligées d’entretenir des groupes électrogènes pour sécuriser les serveurs, anticipent une économie budgétaire majeure si la promesse gouvernementale se matérialise. L’Association nationale des PME estime que la part de l’énergie dans leurs charges pourrait passer de 20 % à 12 %.
Pour les ménages, l’électricité demeure un indicateur de bien-être. À Talangaï, Élise Ngakala raconte que ses enfants pourront « réviser sans craindre l’extinction subite des ampoules ». Ces récits illustrent la dimension sociologique du programme: restaurer la confiance civique par la continuité du service public.
Perspectives et suivi public
Les économistes du Centre d’études prospectives de l’Université Marien Ngouabi évaluent que chaque mégawatt réellement distribué pourrait générer 900 000 dollars de valeur ajoutée supplémentaire par an, un multiplicateur qui renforcerait la résilience macroéconomique face aux fluctuations des cours pétroliers.
Pourtant, les experts rappellent que la réussite dépendra aussi de la maintenance préventive, jusque-là point faible du système. Ils recommandent la création d’un fonds dédié alimenté par un prélèvement sur les exportations électriques régionales envisagées vers la RDC et le Gabon une fois le réseau consolidé.
Interrogé sur la durabilité budgétaire, un conseiller au Trésor public souligne que la loi de finances 2024 inscrit déjà une ligne de 25 milliards de francs CFA au titre de la modernisation électrique, preuve, selon lui, que la trajectoire bénéficie d’un ancrage institutionnel solide et pluriannuel.
À la faveur de ces signaux convergents, le gouvernement maintient l’objectif: en septembre 2026, les délestages doivent appartenir au passé. Brazzaville pourrait alors présenter un visage énergétique rénové, condition indispensable pour attirer de nouveaux investisseurs et consolider la dynamique de diversification économique voulue par les autorités.
D’ici là, la société civile entend jouer un rôle de vigie. Le Réseau des associations de consommateurs prévoit d’élaborer un tableau de bord participatif, accessible en ligne, pour suivre mensuellement la courbe des coupures et des réhabilitations, et ainsi renforcer la transparence autour du chantier énergétique national.
Les détracteurs pointent néanmoins le risque d’un calendrier serré, rappelant que les précédents projets avaient souvent glissé de plusieurs mois.





