Brazzaville se raconte volontiers en capitale verte. Une tribune signée Dieudonné Antoine-Ganga renverse pourtant le récit : la ville se défigure, s’ensable de déchets et s’éloigne, année après année, du jardin rêvé par ses bâtisseurs.
Une capitale née sous les flamboyants
Le texte remonte à 1936, il y a quatre-vingt-dix ans. Le gouverneur général Joseph-François Reste ne ménageait alors aucun effort pour embellir la cité naissante et lui donner un visage soigné.
Il en résumait l’ambition d’une formule restée célèbre : « À Brazzaville, j’ai voulu des jardins et des parcs, des pelouses, des tapis de gazon, des corbeilles de fleurs, donnant à cette ville une symphonie puissante » (Antoine-Ganga).
La Brazzaville coloniale déroulait de larges avenues. Flamboyants, acacias et manguiers en bordaient les artères, offrant à la fois ombre, structure et couleur. Le végétal tenait lieu de signature à la capitale.
Ce décor n’était pas un luxe. Il façonnait le climat de la rue, tempérait la chaleur et offrait aux passants une respiration. La ville-jardin relevait autant de l’esthétique que d’un art de vivre sous les tropiques.
Des avenues muées en bazar à ciel ouvert
Le tableau dressé aujourd’hui par l’auteur est d’une tout autre teneur. Les rues sont défoncées, jonchées de détritus et d’eaux stagnantes. La voirie disparaît sous les ordures, et l’assainissement semble avoir déserté l’espace public.
Chaque avenue, écrit-il, se retrouve envahie par les étals de commerce, à la manière d’un immense bazar. Le négoce informel a colonisé la rue, brouillant la frontière entre marché, trottoir et chaussée.
Le décor se complète de véhicules abandonnés, de quartiers précaires et de chiens errants. L’insalubrité n’épargne guère de secteur. L’espace commun glisse vers la relégation, loin du lieu de vie partagé qu’il devrait rester.
Le contraste est frappant avec les images anciennes de la rue du commerce, au centre-ville, dans les années 1960. D’une décennie à l’autre, la capitale semble avoir inversé sa trajectoire.
Le béton contre les arbres centenaires
Le cœur du réquisitoire est écologique. Au fil des décennies, des arbres centenaires ont été abattus. Les espaces verts, eux, ont cédé la place à des murs de béton, effaçant la trame végétale léguée par l’histoire.
Cette minéralisation n’a rien d’anodin. Moins d’arbres, c’est moins d’ombre et moins de fraîcheur sous l’équateur. C’est aussi une eau de pluie qui stagne, faute de sols capables de l’absorber.
L’auteur ne chiffre pas ces pertes, mais l’accumulation qu’il décrit dessine une tendance nette : la capitale troque, mètre carré après mètre carré, son patrimoine vivant contre du minéral.
Ainsi, dégradation urbaine et dégradation environnementale progressent du même pas. La perte du couvert arboré ne relève pas du seul agrément : elle touche au confort thermique, à la santé et à la salubrité de milliers d’habitants.
Un appel à retrouver Brazzaville-la-verte
Face à ce constat, Dieudonné Antoine-Ganga ne masque pas sa tristesse. Il pleure ouvertement la perte de « Brazzaville-la-verte » et interroge l’avenir de la cité.
La capitale saura-t-elle retrouver la dignité et la propreté qui furent jadis les siennes ? La tribune pose la question sans y répondre, préférant tendre un miroir plutôt que distribuer des solutions.
Le texte s’inscrit dans une longue tradition de tribunes d’alerte, où la nostalgie sert de levier critique. En convoquant le passé, l’auteur ne cultive pas le regret : il réclame un sursaut.
Son propos vaut avertissement. Il mesure l’écart, devenu vertigineux, entre la ville rêvée de 1936 et la ville vécue de 2026. Entre le discours et le pavé, le fossé s’est creusé.
Reste une interrogation, adressée autant aux autorités qu’aux habitants : redonner ses jardins à Brazzaville tient-il encore du possible, ou déjà du seul souvenir ?

