Au Congo-Brazzaville, une même parcelle de forêt peut être concédée à trois industries à la fois. Derrière ce montage juridique, une réalité brutale : des massifs entaillés, des rivières empoisonnées et des communautés fragilisées.
Un même sol, trois exploitations concurrentes
Au Congo-Brazzaville, une même concession peut accueillir en même temps l’exploitation forestière, minière et pétrolière. Cette pratique porte un nom administratif : la « superposition d’usage ». Sur le papier, la loi l’encadre. Sur le terrain, elle laisse des cicatrices profondes.
Concrètement, un permis forestier, un permis minier et un titre pétrolier peuvent se chevaucher sur le même périmètre. Chacun autorise des travaux différents, aux logiques opposées. Le sol, lui, encaisse tout, sans hiérarchie ni priorité claire.
Les massifs du Mayombe et du Chaillu, poumons verts du pays, concentrent les tensions. Là où les permis se chevauchent, les forêts reculent, les rivières se troublent et les villages perdent peu à peu leurs repères nourriciers.
Kouilou et Lékoumou en première ligne
Deux départements paient l’addition plus que les autres. Dans le Kouilou et la Lékoumou, les dégâts sont les plus visibles. Le couvert forestier s’y amincit, grignoté par des chantiers qui se superposent sans réelle coordination entre exploitants.
Ces deux territoires, riches en forêts et en sous-sol, concentrent de fortes convoitises. La densité des activités y multiplie les points de friction et rend la remise en état des sites d’autant plus difficile.
Les chiffres confirment l’inquiétude. Selon Global Forest Watch, l’Unité forestière d’exploitation Ntombo, vaste de 113 884 hectares, est déjà touchée sur 51 % de sa surface. Dix pour cent de son couvert arboré ont disparu.
Un chiffre qui dit l’ampleur du phénomène : la moitié d’une seule unité d’exploitation déjà entamée. À cette échelle, la régénération naturelle devient un pari incertain, tant les sols et les cycles forestiers sont bousculés.
Du mercure dans les rivières, la savane qui avance
Les stigmates ne se limitent pas aux arbres abattus. Un observateur cité par la presse résume la trajectoire : « de forêt primaire à forêt secondaire et aujourd’hui à savanisation ». La forêt dense laisse place à l’herbe rase.
L’eau, elle aussi, porte les traces de l’orpaillage. Le mercure employé pour séparer l’or contamine les cours d’eau où puisent les habitants. En aval, ce poison silencieux menace la pêche et la santé des riverains.
Pour les communautés locales, la perte est aussi alimentaire. Gibier, plantes, poissons : les ressources traditionnelles se raréfient à mesure que l’écosystème se dégrade. Des familles voient s’effacer un garde-manger hérité de générations.
Cette érosion des ressources fragilise un mode de vie entier. Lorsque la forêt recule, ce sont des savoirs, des pratiques et une sécurité alimentaire qui vacillent, sans filet de remplacement immédiat pour les habitants.
Un décret oublié dans les tiroirs
La loi avait pourtant prévu un garde-fou. Le décret n°2009-304 institue un comité interministériel chargé d’harmoniser les usages superposés, présidé par le Premier ministre. Sur le terrain, cette procédure n’est jamais appliquée.
Le paradoxe est frappant. L’outil de coordination existe, mais dort dans les textes. Sans arbitrage réel entre forestiers, mineurs et pétroliers, chaque acteur avance seul, et c’est la forêt qui absorbe la somme des impacts.
Ce silence administratif interroge. Un dispositif validé en 2009 reste inappliqué, alors même que les alertes se multiplient sur le terrain. Entre la lettre du droit et sa mise en œuvre, l’écart se creuse au détriment des forêts.
Des pistes pour desserrer l’étau
Face au constat, des experts avancent des remèdes concrets. Ils plaident pour la redynamisation de la commission interministérielle, longtemps restée lettre morte, afin de trancher les usages qui se télescopent sur un même périmètre.
Ils réclament aussi la suspension des permis miniers dans les zones sensibles et un cadre d’exploitation plus régulé. L’idée n’est pas d’arrêter l’activité, mais d’éviter que trois industries ne s’additionnent au même endroit.
Le Mayombe et le Chaillu ne sont pas de simples réserves de bois ou de minerai. Ils sont des écosystèmes vivants, des sources d’eau et des refuges de biodiversité. Leur avenir dépend d’une coordination enfin appliquée (lhorizonafricain.com).


