À Kinshasa, d’anciens membres de gangs enrôlés dans le Service national balaient depuis juin les rues de la capitale congolaise. Les carrefours respirent mieux, mais sans centre de traitement des déchets ni politique de salubrité, le problème pourrait surtout changer d’adresse.
Au rond-point Victoire, des balayeurs inattendus
Balais en main, visages couverts de tatouages, l’équipe s’est attaquée aux détritus qui encombraient un boulevard du centre de Kinshasa. Un officier de l’armée supervisait le chantier. Lorsque deux hommes ont posé leurs outils pour une courte pause, il les a aussitôt rappelés à l’ordre : « Allez ! Au travail ! »
Dans cette ville immense dépourvue de poubelles publiques, personne ne s’était donné la peine de ramasser ces déchets. Jusqu’à l’arrivée de ces balayeurs inattendus : d’anciens membres de gangs enrôlés dans le Service national, une force dotée d’un statut paramilitaire.
Depuis leur apparition dans les rues en juin, on les reconnaît à leur combinaison bleue et à leurs bottes jaunes. Surnommées « les bâtisseurs », ces recrues étaient une cinquantaine à l’œuvre autour du rond-point Victoire lors du passage de l’AFP.
Kinshasa, 17 millions d’habitants face aux ordures
L’insalubrité, tout comme l’insécurité, pèse sur le quotidien en République démocratique du Congo. Le constat est particulièrement criant à Kinshasa, capitale de quelque 17 millions d’habitants, où les ordures finissent dans les rues, dans les caniveaux et jusque dans les rivières.
Auguy Bayaya, conducteur de moto-taxi, se souvient d’un rond-point Victoire « très sale ». « Il y avait des sacs plastiques et des bouteilles partout, les caniveaux étaient bouchés et on respirait à peine », raconte-t-il. « Heureusement, les bâtisseurs sont venus et ont rétabli la discipline. »
Caniveaux obstrués, plastiques abandonnés, rivières transformées en décharges : dans une ville de cette taille, ces déchets dépassent la simple gêne visuelle. Ils bouchent les canalisations et, à entendre les riverains, rendent l’air difficile à respirer.
Le Service national mobilisé pour nettoyer la capitale
C’est en mai que le président Félix Tshisekedi a décidé de faire appel aux effectifs du Service national pour nettoyer la ville.
Créée en 1997 et placée sous l’autorité de la présidence, cette structure dirigée par l’armée rémunère ses membres, recrutés selon des critères opaques, souligne l’AFP.
La force a notamment pour mission de réinsérer les « kulunas », ces bandes de jeunes qui terrorisent les habitants de Kinshasa, à l’issue d’une formation « militaire, technique et civique ».
Des rues plus propres, des riverains partagés
Sur place, une partie des habitants se réjouit. « Aujourd’hui, la ville est devenue propre, et cela nous rend extrêmement heureux », confie Richard Edambe, qui vit près du rond-point Victoire.
Un autre riverain, Kevin Mwembwe, relève un effet dissuasif : « Quand les bâtisseurs arrivent, les gens ont peur de jeter leurs déchets. »
Cette discipline a pourtant un revers. Si les bâtisseurs ont été salués pour avoir déblayé des monceaux de détritus, on leur reproche aussi d’avoir frappé et maltraité leurs concitoyens, rapporte l’AFP.
Dans le quartier de Bandalungwa, un passant qui traversait la route où ils nettoyaient a été sommé de balayer à leurs côtés. Face à son refus, il a reçu plusieurs coups de bâton, sous les yeux d’un correspondant de l’AFP.
Des vidéos d’abus présumés attribués à ces paramilitaires se sont multipliées sur les réseaux sociaux ces dernières semaines. Des vendeurs ont été chassés de l’espace public et leurs marchandises confisquées. Les marchés ont vite réapparu, simplement à l’écart des grands axes.
Sans centre de traitement, des ordures qui changent d’adresse
Pour Eric Ndilu, spécialiste de l’environnement et de la gestion de l’assainissement urbain, le résultat reste fragile. Dès que les bâtisseurs s’en vont, « la communauté retourne à ses vieilles habitudes », observe-t-il. « Elle ne comprend pas l’importance des actions menées. »
Albert Malukisa, chercheur au think tank congolais Ebuteli, pose un diagnostic plus sévère. Selon lui, les équipes ne font que « déplacer le problème ailleurs », puisqu’il n’existe aucun centre de traitement pour les déchets collectés.
Balayer un boulevard ne règle en rien la question de la destination finale des ordures ramassées.
Le chercheur replace aussi ces comportements dans leur contexte. « L’indiscipline est le résultat de l’extrême pauvreté et d’un manque d’infrastructures », a-t-il expliqué à l’AFP. Le débat glisse ainsi du trottoir vers les choix publics.
Poubelles connectées et gestion des déchets en panne
Eric Ndilu a lui-même tenté de lancer un projet d’installation de poubelles connectées dans la ville. Faute de financement, l’initiative peine à décoller. Elle illustre l’écart entre les solutions imaginées par les spécialistes et les moyens réellement disponibles.
« Nettoyer une ville exige toute une politique », insiste le spécialiste. Or, regrette-t-il, « aujourd’hui, nous ne sommes même pas capables d’estimer la quantité de déchets que Kinshasa produit chaque jour ». Il dénonce une gestion « chaotique » de l’assainissement urbain, souvent guidée par des « considérations politiques ».
Des recrues au parcours judiciaire flou
Le profil des recrues interroge aussi. D’après le militant des droits des détenus Emmanuel Cole, il s’agit en principe de personnes ayant bénéficié d’une amnistie ou d’une libération conditionnelle, mais certaines auraient été envoyées directement au camp d’entraînement sans passer par la prison ni par un tribunal.
Un responsable du ministère de la Justice a également indiqué à l’AFP que des recrues de cette force n’avaient pas été présentées à un juge. Sollicités par l’AFP, les responsables du Service national n’ont pas répondu.
Kinshasa, une propreté encore à bâtir
À Kinshasa, les combinaisons bleues ont rendu certains carrefours plus nets, et des habitants s’en félicitent. Mais sans centre de traitement, sans estimation du volume de déchets et sans adhésion durable de la population, le balai seul ne peut transformer une mégapole.
Reste une question de fond, soulevée par les spécialistes interrogés : comment passer d’un nettoyage encadré par des paramilitaires à une véritable politique de salubrité, pensée pour les caniveaux, les rivières et les quelque 17 millions d’habitants de la capitale ?





