Un registre social unique élargi
À Brazzaville, un atelier placé sous l’égide du ministère des Affaires sociales et du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés marque une étape discrète mais décisive : inscrire plus de 60 000 exilés dans le registre social unique, principal porte d’entrée des programmes publics de protection.
Annonçant l’engagement du HCR, Vladimir Yvon Liem insiste sur la nécessité de critères de vulnérabilité harmonisés afin d’éviter les doublons et les angles morts qui, jusqu’ici, maintenaient certains réfugiés hors des filets de sécurité sociale déployés par l’État congolais depuis la crise sanitaire.
Le gouvernement, de son côté, voit dans cette opération un moyen d’optimiser la dépense publique : en unifiant les bases de données, il espère rationaliser l’allocation des transferts monétaires et cibler les ménages les plus fragiles, qu’ils soient nationaux ou en situation de déplacement prolongé.
Des critères de vulnérabilité harmonisés
Depuis 2017, le registre social unique s’est progressivement imposé comme pivot des politiques sociales au Congo. Pourtant, son périmètre restait flou, faute de mécanismes de coordination intersectorielle. L’entrée des réfugiés pousse désormais les techniciens à affiner indicateurs, procédures de collecte et protocoles de vérification terrain.
Au cœur des discussions, la définition d’un barème multidimensionnel de vulnérabilité suscite un intérêt particulier. Revenus, composition familiale, accès à l’eau, statut juridique, handicap, exposition aux violences : autant de variables qui, croisées, permettront d’établir un score équitable, estime Raphaël Akoli Ekolobongo, directeur des études sociales.
Les organisations de la société civile plaident, elles, pour que les réfugiés n’aient pas à choisir entre assistance humanitaire et dispositifs nationaux. « L’inclusion doit être une passerelle, pas un plafond », rappelle une représentante de l’ONG locale Forum des déplacés, soulignant l’importance d’une communication interculturelle adaptée.
Un partenariat stratégique État-HCR
L’émergence d’un dialogue régulier entre le ministère des Finances, l’Institut national de la statistique et les agences onusiennes traduit une évolution remarquable de la gouvernance sociale. Les financements conjoints Banque mondiale-Union européenne, déjà mobilisés pour le projet Lisungi, pourraient être réalloués afin d’élargir le panier de prestations.
Sur le terrain, des équipes mixtes constituent des comités d’authentification, composés de réfugiés élus, de chefs de quartiers et d’agents publics. Cette formule, testée à Betou et Gamboma, limite les risques de fraude documentaire, tout en renforçant la confiance communautaire, souligne une note interne du HCR.
À moyen terme, l’intégration des données biométriques issues des cartes de résident figure également dans la feuille de route. L’objectif est d’éviter la multiplication des identifiants, source de lourdeurs administratives et de tensions, notamment dans les départements frontaliers du Likouala et du Niari.
Analyses d’experts congruentes
Pour la sociologue Mariette Abena, spécialiste des dynamiques migratoires à l’Université Marien-Ngouabi, l’enjeu dépasse la simple distribution d’aides : « L’inclusion statistique est une reconnaissance symbolique qui ouvre un espace de citoyenneté sociale, même sans naturalisation ». Ce geste, note-t-elle, peut réduire certaines formes de xénophobie latente.
D’autres analystes, comme l’économiste Serge Ibata, rappellent que l’impact budgétaire reste modéré. Selon ses projections, le coût annuel d’extension des transferts à l’ensemble des réfugiés ne dépasserait pas 0,15 % du PIB, soit un niveau compatible avec les engagements de consolidation fiscale pris auprès des bailleurs.
Implications régionales et diplomatiques
Le Congo-Brazzaville accueille surtout des ressortissants de République démocratique du Congo, de Centrafrique et du Rwanda. L’amélioration de leur accès aux services sociaux renforce la stabilité régionale, avance un rapport de la Conférence sur la région des Grands Lacs, soulignant l’effet d’entraînement sur les retours.
À l’aune du récent sommet de Luanda consacré à la paix dans l’Est congolais, certains diplomates estiment même que la politique sociale du Congo pourrait devenir un argument de soft power, contrastant avec les discours sécuritaires dominants et offrant un levier supplémentaire dans les négociations bilatérales.
Vers un modèle inclusif durable
Reste la question de la soutenabilité à long terme. Les autorités misent sur la diversification économique, impulsée par le Plan national de développement, pour financer un filet social élargi. La numérisation du paiement des prestations via la plateforme mobile Lisungui-Pay doit également réduire les coûts de transaction.
Concrètement, le calendrier prévoit l’enrôlement progressif des réfugiés urbains dès octobre, suivi des sites ruraux au premier semestre. Un audit indépendant financé par l’AFD évaluera la qualité des données et recommandera d’éventuels ajustements avant le passage à l’échelle nationale à l’horizon 2025.
Du côté des réfugiés, l’attente se mêle à une prudente espérance. « Nous voulons juste être traités comme tout le monde », confie Emmanuel, enseignant centrafricain à Bacongo. Dans l’imaginaire collectif, figurer dans le registre social signifie exister officiellement, avec la promesse d’un avenir moins incertain.
En misant sur la donnée comme vecteur d’équité, Brazzaville poursuit sa modernisation sociale sans renier ses engagements internationaux. Le pari est technique, mais aussi politique : si l’expérience réussit, elle pourrait servir de matrice à d’autres pays d’accueil, renforçant la réputation réformatrice du Congo.
