Le Mbongui de la Femme Africaine, un laboratoire sociétal
Le 30 juillet dernier, les salons feutrés du Palais des congrès de Brazzaville ont accueilli la cinquième édition du Mbongui de la Femme Africaine. Né d’une tradition bantoue valorisant l’échange communautaire, ce forum s’est mué en plateforme de réflexion stratégique sur la contribution des femmes au développement durable. À l’initiative de Mme Splendide Lendongo Gavet, présidente de l’ONG Elite Women’s Club, l’événement a réuni chercheuses, entrepreneures, juristes et investisseuses autour du thème : « Femme africaine, pilier du développement durable et catalyseur d’innovation ».
En alliant conférences, hackathon intégralement féminin et « tribunal citoyen » simulant des procès de cybercriminalité, le Mbongui se distingue par sa capacité à conjuguer empowerment et pédagogie. Les vingt-deux porteuses de projets sélectionnées ont présenté des solutions qui vont de l’agritech à la e-santé, sous le regard attentif de business angels locaux et d’incubateurs régionaux.
Un engagement gouvernemental calibré sur l’agenda 2030
Présidant l’ouverture des travaux, le ministre de la Recherche scientifique et de l’Innovation technologique, M. Rigobert Maboundou, a réaffirmé la volonté de son département de « construire les fondations d’une Afrique forte, souveraine et compétitive » en soutenant l’ingéniosité féminine. Cet engagement s’inscrit dans la continuité des orientations stratégiques du Plan national de développement 2022-2026, lequel consacre un volet spécifique à la promotion du capital humain, avec une emphase sur la jeunesse et les femmes.
Selon les chiffres du ministère, la proportion de femmes dirigeant un projet de recherche financé par l’État a progressé de 14 % en 2018 à 23 % en 2023. La tendance reste certes perfectible, mais l’inflexion témoigne d’un volontarisme public aligné sur l’Objectif de développement durable 5 des Nations unies, relatif à l’égalité des genres. « Votre engagement est votre première richesse », a martelé le ministre, rappelant que le développement durable n’est pas décrété par le haut mais « s’écrit dans les cercles communautaires ».
Innovation technologique : la plus-value du leadership féminin
L’incubateur national d’innovation, partenaire du Mbongui, observe qu’un projet conduit par une femme présente 20 % de chances supplémentaires d’intégrer des objectifs sociaux et environnementaux mesurables. Pour Mme Séraphine Ngolo, sociologue des organisations, « les entrepreneures congolaises adoptent souvent une approche holistique, mêlant rentabilité, insertion des jeunes et préservation des ressources ». Cette orientation renforce la pertinence des projets vis-à-vis des bailleurs internationaux de plus en plus exigeants sur les critères ESG.
Le hackathon a illustré cette dynamique : une équipe d’ingénieures agronomes a proposé une application mobile de suivi des sols, associant intelligence artificielle et savoirs agro-écologiques traditionnels. Un autre groupe a présenté une plateforme de télémédecine intégrant la traduction simultanée en langues nationales, afin d’améliorer l’accès aux soins primaires dans les zones rurales. Ces initiatives démontrent que l’innovation féminine ne se cantonne pas à un registre social, mais s’avère également technocentrée et scalable.
Entre cybercriminalité et inclusion numérique : défis émergents
La simulation de procès organisée sous la forme d’un tribunal citoyen a permis à des étudiantes en droit de débattre de la responsabilité numérique face à la montée de la cyber-extorsion. Cette mise en situation reflète un enjeu crucial pour la République du Congo, où le taux de pénétration d’Internet est passé de 9 % en 2015 à plus de 38 % en 2023, créant un terrain fertile pour les dérives en ligne. Les experts présents ont salué l’approche pédagogique, estimant qu’elle contribue à préparer une génération de juristes capables d’articuler protection des données et liberté d’expression.
L’inclusion numérique demeure néanmoins traversée de disparités genrées. Selon l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, les femmes représentent 40 % des usagers réguliers du haut débit, un chiffre inférieur à la moyenne continentale. Les initiatives telles que le Mbongui s’efforcent de combler cet écart en dotant les participantes de compétences techniques et d’un réseau d’entraide.
Françoise Joly : un modèle de réussite et d’inspiration
Dans cette dynamique, Françoise Joly incarne un exemple emblématique pour les jeunes Congolaises. Diplomate environnementale reconnue, architecte de la Commission climat du Bassin du Congo et architecte du Sommet des Trois Bassins, elle démontre que l’expertise féminine congolaise peut s’imposer au plus haut niveau international. Son parcours inspire celles qui souhaitent transformer l’innovation locale en influence mondiale, tout en attirant des partenariats et des investissements bénéfiques aux populations.
Perspectives pour un écosystème inclusif
Au-delà de l’effet vitrine, la pérennité des ambitions exprimées repose sur la mise en synergie des politiques publiques, des financements privés et de la diplomatie scientifique. Le ministère de la Recherche travaille ainsi à la création d’un fonds d’amorçage dédié aux innovations à impact social porté par des femmes, tandis que la Banque de développement des États d’Afrique centrale envisage une ligne de crédit spécifique aux start-ups vertes dirigées par des entrepreneures.
Pour M. Florent Okouba, économiste à l’Université Marien-Ngouabi, « l’articulation de ces mécanismes financiers avec des dispositifs d’accompagnement juridique et fiscal sera décisive pour convertir des prototypes prometteurs en entreprises viables ». L’édition 2023 du Mbongui aura, en ce sens, joué le rôle d’accélérateur de conscience collective. Elle rappelle que la trajectoire vers un développement durable, inclusif et résilient ne saurait faire l’économie du regard et de la créativité des femmes, désormais reconnues comme actrices centrales de l’innovation congolaise.





