Brazzaville, carrefour du soft power musical
Rarement un festival aura mêlé avec autant d’acuité ferveur artistique et réflexion stratégique. À l’occasion de la 12ᵉ édition du Festival panafricain de musique, le symposium organisé en marge des concerts a consacré Brazzaville comme laboratoire continental de la diplomatie culturelle. En présence d’universitaires, de décideurs publics et de représentants d’entreprises de télécommunications, la capitale congolaise a esquissé les contours d’une souveraineté numérique propre à l’Afrique, capable de soutenir un secteur musical estimé à plus de 1,5 milliard de dollars de revenus annuels, mais dont moins d’un quart profite réellement aux créateurs, selon l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle.
La bataille de la donnée : fiscalité et droits d’auteur
Le cœur des débats a porté sur la captation de la valeur ajoutée générée par la diffusion en ligne. Pour les participants, l’enjeu n’est plus seulement la lutte contre le piratage, mais la capacité des États à faire revenir, sous forme d’impôts et de redevances, une partie des recettes réalisées par les plateformes internationales. « Il s’agit de rééquilibrer le partage pour que les artistes, les offices de droits d’auteur et les Trésors publics ne soient plus des variables d’ajustement », résume Armand Makaya, juriste spécialiste de la propriété intellectuelle. Plusieurs délégations ont salué l’exemple congolais, où la dernière loi de finances prévoit un mécanisme de collecte automatisée des taxes sur le streaming. Cet instrument, encore embryonnaire, est appelé à former le socle d’une harmonisation régionale souhaitée par la Communauté économique des États de l’Afrique centrale.
Compétences numériques : le chaînon essentiel
La création d’une plateforme panafricaine ne saurait prospérer sans capital humain qualifié. Les experts réunis à Brazzaville ont insisté sur l’urgence de former des développeurs, des data scientists et des spécialistes en marketing digital capables de concevoir des algorithmes de recommandation qui reflètent la diversité linguistique et stylistique du continent. Faute de quoi, préviennent-ils, les catalogues africains continueront d’être noyés dans les classements globaux dominés par les majors occidentales. Le ministre congolais des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique, Léon Juste Ibombo, a annoncé la mise en place d’un partenariat public-privé destiné à offrir chaque année à 500 jeunes des bourses de certification en coding, hébergées au sein du futur Centre africain d’innovation numérique qui verra le jour à Kintélé.
Vers un patrimoine sonore numérisé et sauvegardé
Un autre axe de réflexion, moins immédiat mais tout aussi stratégique, concerne la conservation des musiques traditionnelles. Nombre de bandes magnétiques stockées dans les radios nationales sont menacées par l’humidité ou la dégradation chimique du support. Le Centre international de recherche et de documentation sur les traditions et les langues africaines (Cerdotola) plaide pour une numérisation d’urgence et la création de centres archivistiques interconnectés. « La mémoire sonore du continent ne peut rester prisonnière de caves poussiéreuses », insiste son directeur, Charles Binam Bikoi. À plus long terme, l’indexation méticuleuse des archives devrait alimenter les futures plateformes et générer des revenus pour les détenteurs de droits, tout en fournissant aux chercheurs une base de données inédite.
Le défi des modèles économiques inclusifs
Reste la question, déterminante, de l’accessibilité tarifaire. Plus de 60 % des internautes africains se connectent via des cartes prépayées à coût maîtrisé. Les participants ont donc recommandé l’adoption de formules freemium, soutenues par la publicité locale, et le déploiement de micro-abonnements adossés aux opérateurs de téléphonie mobile. Selon une étude du cabinet Deloitte, un abonnement mensuel libellé à l’équivalent de 0,50 dollar pourrait permettre de multiplier par cinq la base de clients payants dans la zone CEMAC. Le Congo-Brazzaville, fort d’une couverture 4G qui atteint désormais 80 % de la population, se dit prêt à servir de terrain pilote. En conciliant rentabilité, promotion culturelle et fiscalité vertueuse, le modèle proposé à Brazzaville entend faire de la musique un vecteur de développement endogène, sans sacrifier l’impératif de souveraineté numérique qui gagne l’ensemble du continent.





