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Un phénomène qui interpelle les citadins

Dans les rues de Brazzaville comme de Pointe-Noire, la silhouette d’une berline sans immatriculation ne surprend plus personne. Cette visibilité nouvelle nourrit interrogations et inquiétudes, tant pour la sécurité routière que pour l’ordre public, dans une conjoncture marquée par une mobilité urbaine toujours plus dense.

Statistiquement, aucune source officielle ne recense encore l’ampleur précise du phénomène. Néanmoins, plusieurs associations de conducteurs évoquent une « multiplication par trois » des véhicules non identifiés depuis 2020, corrélant leur affirmation aux observations quotidiennes des stations-service et des gestionnaires de parkings privés.

Pour la sociologue Mireille Ngoka, cette visibilité accrédite « un sentiment d’impunité routière qui alimente l’anxiété collective ». Ses travaux à l’Université Marien Ngouabi relèvent que l’anonymat favorise l’usage déviant du véhicule, notamment pour des braquages nocturnes ou des évacuations rapides hors des axes surveillés.

Cadre juridique et outils de contrôle

Le code de la route congolais, révisé en 2019, exige que toute automobile reçoive une plaque numérotée conforme avant mise en circulation. L’article 64 prévoit une amende forfaitaire et la mise en fourrière immédiate en cas d’infraction, compétence partagée entre la police et la gendarmerie.

Depuis janvier, la Direction générale des transports terrestres teste des caméras intelligentes capables de lire automatiquement les plaques. Les véhicules dépourvus d’immatriculation déclenchent une alerte transmise aux patrouilles. Selon le directeur Saturnin Malolo, ce dispositif pilote sera étendu aux corridors stratégiques d’ici fin 2024.

Sur le terrain, les policiers reconnaissent toutefois que les contrôles physiques restent essentiels. « Une caméra ne remplace pas l’arrêt routier », insiste le commissaire principal Obambi, soulignant le renforcement récent des brigades mobiles dont les effectifs ont progressé de 18 % grâce à un budget inter-ministériel consolidé.

Facteurs socio-économiques sous-jacents

Des chauffeurs de taxi collectif évoquent la pression économique. L’achat d’une voiture d’occasion et les droits de douane équivalent à plusieurs années de revenu, retardant l’obtention de plaques définitives, surtout pour les conducteurs informels.

Le marché gris des numéros temporaires, rarement renouvelés, alimente la faille. Des intermédiaires non homologués profitent du vide administratif, signale l’Observatoire congolais de la circulation, qui voit là « un maillon vulnérable » de la traçabilité nationale.

Pour certains conducteurs liés à des corps en uniforme, l’absence de plaque fonctionne comme marqueur implicite d’autorité. « L’anonymat autorise un sentiment d’immunité », observe le politologue Charles Poaty, qui plaide pour un encadrement déontologique strict.

Stratégies gouvernementales renforcées

En avril, le gouvernement a lancé le Programme intégré de sécurisation routière. Il associe campagne pédagogique, guichet digital pour l’immatriculation et sanctions graduées, afin de conjuguer prévention et compétitivité logistique.

Cette approche s’inscrit dans la stratégie nationale 2022-2026 de modernisation de l’État, laquelle met l’accent sur la gouvernance numérique. « La traçabilité du véhicule participe à la réforme de la chaîne de valeur du transport », rappelle le ministre chargé de la Réforme de l’Administration lors d’un récent point presse.

Parallèlement, deux cents agents de police ont été formés aux enquêtes patrimoniales, technique visant à documenter l’origine du financement d’un véhicule sans plaque. L’objectif, explique une note interne, est de couper les flux criminels tout en protégeant le droit des propriétaires de bonne foi.

Représentations citoyennes et effets sociaux

Dans les quartiers populaires, la présence de voitures anonymes réactive le souvenir des années 1990, période de troubles civils. Ce réflexe mémoriel renforce la prudence collective, explique la psychologue sociale Adélaïde Mvila, pour qui la visibilité policière rassure davantage que l’augmentation des sanctions pécuniaires.

À l’inverse, les entrepreneurs du e-commerce insistent sur l’importance d’une logistique fluide. « La lutte doit éviter de freiner les livraisons nocturnes, essentielles à la compétitivité », plaide Jean-Robert Odzoka, fondateur d’une start-up de colis. Son avis illustre la nécessaire articulation entre sécurité et développement économique.

Entre ces aspirations, les organisations de la société civile demandent surtout de la transparence. L’ONG Observatoire des droits des usagers de la route préconise la publication mensuelle des données de saisies et d’incidents, afin de nourrir la confiance et d’évaluer objectivement l’efficacité des mesures engagées.

Comparaisons régionales et pistes futures

Dans la sous-région, le Rwanda a réduit de 60 % les infractions de plaques grâce à l’enregistrement biométrique. Le Congo-Brazzaville coopère déjà avec Kigali pour adapter ce modèle. Un groupe de travail mixte a été installé à Oyo, signe d’une diplomatie sécuritaire tournée vers l’innovation.

Au plan législatif, plusieurs juristes suggèrent de passer du régime d’amende fixe à un barème indexé sur la valeur du véhicule, comme au Botswana. Cette évolution, actuellement à l’étude à l’Assemblée, viserait à dissuader également les catégories socio-économiques supérieures, souvent sur-représentées dans les flottes anonymes.

Enfin, la création annoncée d’un numéro vert permettra aux citoyens de signaler en temps réel tout véhicule suspect. Cette mesure de participation active, inspirée du modèle sénégalais, rappelle que la sécurité routière est aussi une co-construction civique, au croisement de la confiance et de la responsabilité.

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