| Environnement

Contexte d’une effervescence narrative

À mesure que les tensions géopolitiques fracturent les récits planétaires, Caracas a accueilli fin juillet plus de cent vingt journalistes venus de cinquante États pour interroger un enjeu majeur : qui, depuis le Sud global, raconte aujourd’hui la marche du monde ?

Sous le slogan « Voix du nouveau monde », le forum a placé la souveraineté informationnelle au cœur des débats, confirmant qu’au-delà des crises économiques ou sanitaires, l’asymétrie médiatique demeure l’un des vecteurs les plus persistants d’inégalités structurantes.

Pour nombre de délégués, dont la Congolaise Gina Ngoulako, « l’accès à la vérité n’est pas un luxe mais un droit civilisationnel », une formule qui a traversé les couloirs du Palais des Congrès comme un rappel à l’impératif démocratique.

Caracas, carrefour symbolique du Sud global

La capitale vénézuélienne, chargée d’une longue histoire d’émancipation, s’est muée en laboratoire discursif où se rencontrent héritage bolivarien, panafricanisme et nouvelles aspirations asiatiques, offrant un terrain neutre pour déconstruire les hiérarchies communicationnelles héritées du colonialisme.

En marge des séances plénières, les représentants d’Amérique latine, d’Afrique centrale et d’Asie du Sud-Est ont comparé leurs expériences de sanctions, de coupures Internet et de désinformation, concluant que les vulnérabilités techniques se greffent souvent à des vulnérabilités politiques.

Naissance d’une Alliance des journalistes du Sud

Point d’orgue du forum, la signature de la charte fondatrice de l’Alliance des journalistes du Sud mondial entérine un cadre professionnel axé sur l’échange sécurisé de données, la formation mutuelle et la production collaborative de contenus multilingues.

Le document, inspiré des principes du journalisme de paix, insiste sur la vérifiabilité, la contextualisation et l’équité de représentation ; trois piliers appelés à contrer la tentation sensationnaliste qui domine parfois les couvertures de crise.

« Nous voulons passer d’une posture réactive à une stratégie proactive », a souligné la Vénézuélienne Tania Díaz, co-organisatrice, précisant que l’alliance fonctionnera comme une plate-forme décentralisée plutôt qu’une agence unique, afin de respecter la pluralité d’agendas nationaux.

Souveraineté numérique et innovations ouvertes

Les ateliers thématiques ont mis en avant la nécessité de solutions libres : serveurs hébergés dans le Sud, cryptage de bout en bout et intelligence artificielle éthique, autant d’outils destinés à limiter la dépendance vis-à-vis d’infrastructures contrôlées depuis le Nord.

Un prototype de réseau social fédéré, baptisé Orinoco, a même été dévoilé ; il promet une modération communautaire et la possibilité d’hébergement local, reprenant les standards du protocole ActivityPub pour assurer l’interopérabilité avec des plateformes existantes.

L’économiste camerounais Martial Ze Belinga a rappelé que l’autonomie numérique est également une question de balance des paiements : « Chaque abonnement à un cloud étranger, c’est de la devise qui quitte nos banques centrales », a-t-il illustré, chiffres à l’appui.

Face aux conglomérats, un droit à la nuance

Les discussions ont pointé la concentration sans précédent des agences globales, capables de définir en temps réel l’agenda et la dramaturgie d’un conflit, parfois avant même que les acteurs locaux ne prennent la parole publique.

Plusieurs intervenants ont ainsi évoqué le traitement de la crise sahélienne : insistance sur la violence, marginalisation des dimensions historiques, invisibilisation des initiatives de dialogue, autant d’angles qui nourrissent une perception stéréotypée et influencent, par ricochet, les décisions diplomatiques.

D’où la proposition, encore exploratoire, d’un observatoire indépendant des narrations, doté d’une équipe de data journalists chargés de mesurer, en continu, les biais régionaux, le temps d’antenne accordé et la nature des sources mobilisées par les médias dominants.

Enjeux pour l’Afrique centrale et le Congo

Pour les délégations d’Afrique centrale, la maîtrise du récit constitue un prolongement naturel des politiques nationales d’inclusion numérique ; Brazzaville, déjà engagée dans la couverture Internet des zones rurales, envisage de s’appuyer sur l’alliance pour former une nouvelle génération de correspondants locaux.

Le ministre congolais de la Communication, Thierry Moungalla, a salué « une plate-forme qui renforce la dignité culturelle de nos peuples » tout en rappelant l’importance de normes professionnelles partagées afin de consolider la confiance entre gouvernements et praticiens des médias.

De nombreux diplomates présents y voient un outil complémentaire à la Zone de libre-échange continentale africaine ; la circulation d’informations équilibrées est perçue comme un préalable à la fluidité des échanges commerciaux et à la prévention des crises transfrontalières.

Perspectives d’internationalisation durable

Avant de se séparer, les participants ont fixé rendez-vous à Addis-Abeba l’an prochain, avec l’objectif d’impliquer l’Union africaine et l’ASEAN, signe que la diplomatie médiatique devient un champ à part entière de la coopération Sud-Sud.

Si les ambitions sont élevées, les observateurs soulignent la nécessité d’un financement pérenne et d’indicateurs de qualité partagés ; deux conditions sans lesquelles le projet risquerait de rester au stade déclaratif, à l’image de nombreuses initiatives multilatérales passées.

Pour l’heure, l’alliance fraîchement créée offre un signal politique clair : le Sud global refuse dorénavant la marginalité discursive et entend construire, sur ses propres bases épistémologiques, un espace public international plus polyphonique, où chaque région compte dans le récit collectif.

Comments are closed.