Du 7 au 11 septembre 2026, Nairobi a accueilli la première Biennale panafricaine d’architecture. Face à la chaleur, aux pluies et à une urbanisation galopante, architectes et urbanistes du continent y ont cherché des réponses dans le bambou, le chaume et les savoir-faire anciens.
Nairobi, carrefour inédit des bâtisseurs africains
C’est à la Shah House, dans le quartier de Ngara, que s’est tenue la soirée inaugurale, le 7 septembre. Pendant cinq jours, groupes de travail et panels de discussion ont réuni des architectes et des urbanistes venus de tout le continent, pour confronter leurs idées et présenter leurs projets.
L’événement portait une charge symbolique : jamais une rencontre de ce type ne s’était tenue sur le sol africain. Son ambition tenait en une formule, réfléchir à l’architecture de l’Afrique depuis le continent lui-même.
Le contexte donnait à ces échanges une gravité particulière. L’Afrique encaisse durement les effets du dérèglement climatique et connaît la croissance urbaine la plus rapide au monde. Une question a traversé les débats : à quoi pourraient ressembler l’habitat et la ville de demain ?
Des rues pensées contre la chaleur et l’eau stagnante
Parmi les voix entendues, celle de l’architecte sud-africain Mpethi Morojele a porté sur la résilience de l’espace urbain. Il plaide pour des villes conçues pour résister au climat, à commencer par la gestion de l’eau.
« Des surfaces perméables permettent à l’eau de s’infiltrer dans le sol plutôt que de stagner », explique-t-il. Il recommande aussi de planter des arbres le long des rues, afin d’offrir de l’ombre aux zones les plus vulnérables à la chaleur.
L’idée parlera à quiconque a arpenté une rue brûlante en pleine journée : de l’ombre, et un sol capable d’absorber la pluie. Des réponses modestes en apparence, qui touchent pourtant à la conception même de la ville.
Huttes et feuilles de palmier, la mémoire du bâti
Venu de République centrafricaine, Sylvain Bobossi-Bizon invite à s’inspirer des méthodes de construction traditionnelles. À ses yeux, ces savoir-faire anciens apportent des réponses aux contraintes du climat.
Il prend l’exemple des huttes pygmées, dont les dômes « réduisent la force du vent ». Il observe également que des matériaux traditionnels, comme le bois recyclé ou les feuilles de palmier, facilitent l’écoulement de l’eau.
Parmi les projets présentés à Nairobi figurait d’ailleurs un village culturel destiné à valoriser le patrimoine des Pygmées Aka en Centrafrique. Architecture et mémoire des peuples y avançaient de concert.
Le bambou, atout vert de la Guinée
Autre projet présenté : un arbre à palabres fait de bambous, en Guinée. Venu de ce pays, Aboubacar Sidiki Komara voit dans ce matériau une véritable opportunité.
Son raisonnement part de la géographie. « La Guinée est considérée comme le château d’eau d’Afrique de l’Ouest », rappelle-t-il. Les rivières y abondent, or le bambou aime les rivières : la ressource ne manque donc pas.
Autre argument de poids, la vitesse de renouvellement. Il faut environ trois à cinq ans pour qu’un bambou puisse servir de structure dans un bâtiment, alors que la plupart des arbres demandent plus de dix ans.
« C’est l’un des matériaux de construction les plus renouvelables », insiste-t-il. Il y voit aussi un terrain d’invention, capable de « créer des espaces futuristiques intéressants » et des innovations différentes de ce qui se construit aujourd’hui.
Chaume, verdure et espaces partagés : la ville rêvée
Timothy Abong’o, architecte à Nairobi, mêle réalisme et espoir. Il redoute de voir se prolonger la tendance actuelle, avec « des constructions en dur, des bâtiments plus hauts, moins d’espaces verts ».
Il aspire pourtant à autre chose : des villes comptant moins de bâtiments, plus piétonnes, dotées de davantage d’espaces communs et où la nature serait omniprésente.
Pour lui, la nature ne se limite pas à un arbre planté. « C’est aussi utiliser des matériaux issus des arbres », souligne-t-il, citant le chaume, traditionnellement employé pour couvrir les toitures sur la côte kényane.
Christian Benimana, qui travaille pour un studio d’architecture et de design basé à Kigali, au Rwanda, partage cette aspiration. Il se prend même à imaginer « des voitures volantes et de belles plantes partout ».
Son souhait le plus concret porte sur le lien social : de nombreux espaces partagés pour rapprocher les gens, plutôt que de continuer à s’isoler dans des habitations individuelles qui aident mal à créer du lien.
Adapter le bâti à chaque climat
L’architecte béninois Chadrac Agbodjogbe défend lui aussi l’usage des matériaux disponibles localement. « La manière de construire à Nairobi peut être différente de la manière de construire au Mali, parce que ce ne sont pas les mêmes climats », souligne-t-il.
Chaque construction doit, selon lui, s’accorder à son environnement et aux ressources présentes sur place. Or il déplore que beaucoup de cadres confondent modernité et copie de modèles venus de l’extérieur, inadaptés à leur milieu.
Conséquence directe, à ses yeux : des bâtiments énergivores, où « la clim doit être allumée tout le temps ». D’où son appel sans détour à « décoloniser les mentalités ».
Une biennale pour replacer l’Afrique au centre
Ce souci de partir des réalités locales rejoint l’ambition d’Omar Degan, fondateur de la biennale. Il souhaite que les Africains ne soient plus de simples « récepteurs d’informations », mais se tiennent « au centre du discours » sur l’architecture.
L’événement a ainsi privilégié un partage horizontal des savoirs plutôt qu’une orientation venue de l’extérieur. Toute la semaine, une exposition a présenté des projets issus de différents pays du continent, ancrés dans leurs réalités locales.
Dômes de huttes, feuilles de palmier, chaume kényan, bambou guinéen, rues ombragées : les pistes partagées à Nairobi convergent. Pour plusieurs intervenants, l’architecture africaine gagnerait à se tourner d’abord vers ses propres ressources pour affronter le climat.





