Dans les forêts et les grottes du Congo-Brazzaville, une armée minuscule pourrait devenir notre meilleure alliée contre les épidémies. Des chercheurs scrutent les fourmis légionnaires, ces colonnes mobiles qui ratissent le sol, pour y lire la présence invisible des virus.
Une armée nomade qui ratisse la forêt
La vedette de ces travaux porte un nom : Dorylus. Elle appartient aux fourmis légionnaires, des colonies pouvant compter des millions d’individus, capables de dévorer tout sur leur passage grâce à de puissantes mandibules.
« Elles sont nomades, ce qui veut dire qu’elles vont changer de nid souvent. Elles prédatent en colonie et vont couvrir des portions de la surface gigantesque », explique Léo Blondet, en deuxième année de thèse au Cirad, le Centre français de recherche agronomique pour le développement.
Cette voracité méthodique devient un atout scientifique. « Elles vont laisser peu d’espace pour que les proies s’échappent et vont ainsi échantillonner leur environnement d’une manière efficace, tout ce qu’elles pourront trouver sur leur passage », poursuit le doctorant. Y compris, donc, des virus.
Les grottes à chauves-souris, terrain d’enquête
Pour comprendre ce que transportent ces insectes, les équipes les prélèvent dans des grottes congolaises peuplées de chauves-souris. L’idée tient à un constat pratique : récolter des fourmis reste bien plus simple que capturer des chiroptères farouches et fragiles.
« Lors de leur passage, les fourmis légionnaires Dorylus vont ingurgiter des particules virales issues de l’hôte, la chauve-souris, qui a été en amont infectée par le virus », détaille Amour Mounda, doctorant à l’École des sciences chimiques et biologiques pour la santé de Montpellier et à l’université Marien Ngouabi de Brazzaville.
Or les chauves-souris sont connues comme d’immenses réservoirs viraux. En aspirant ces traces, l’insecte devient un témoin. « La fourmi pourrait donc représenter une véritable sentinelle dans ces écosystèmes », résume le chercheur.
Quand les plantes aussi tombent malades
L’enquête ne s’arrête pas aux maladies humaines. Les fourmis collectent également des virus végétaux, souvent ignorés du grand public, mais lourds de conséquences pour les paysans.
« Ce que les gens oublient, c’est que les virus sont responsables d’épidémies dévastatrices de cultures dans de nombreuses zones en Afrique et en Amérique du Sud », souligne Philippe Roumagnac, chercheur au Cirad et à l’Institut de santé des plantes de Montpellier.
Ces fléaux discrets frappent des ressources vitales. « Ces épidémies sont moins visibles, mais elles ont probablement autant, voire plus, d’importance localement avec la destruction de systèmes de culture, comme le manioc », alerte le scientifique, qui dirige la thèse de Léo Blondet.
Cette approche élargie porte un nom devenu central dans la recherche. Le concept « One Health » invite à penser la santé humaine, animale et végétale comme un tout, indissociable, plutôt qu’en silos séparés.
Vers une météo des virus
Les premiers prélèvements ont déjà livré des virus jusque-là inconnus. La surprise est relative : la planète abrite des milliards de virus, dont à peine 1 % a été identifié à ce jour par les laboratoires.
Le rêve des chercheurs ? Cartographier ces agents infectieux presque en direct. « Cela nous donne une image de tous ces virus qui sont présents à un temps T et qui permettent de faire une veille scientifique et technique d’abord, et puis sanitaire potentiellement après », insiste Philippe Roumagnac.
L’ambition est résolument préventive. « C’est vraiment ça le concept : avoir un premier animal qui va permettre d’être préventif et de savoir avant ce qui se passe », ajoute-t-il. Anticiper, plutôt que subir.
Dans une Afrique centrale régulièrement éprouvée par les flambées épidémiques, cette veille discrète prend tout son sens. Un jour, peut-être, grâce à ces colonnes affairées sur le sol forestier, on consultera la météo des virus comme on regarde le ciel.

