| Environnement

La relation binôme au prisme de l’histoire

Dans l’archipel complexe des alliances africaines, le tandem formé par le Maroc et la République du Congo occupe une place singulière. Depuis la première visite d’État du Président Denis Sassou Nguesso à Rabat en 1987, la diplomatie des deux pays s’est nourrie de convergences politiques et d’une vision commune d’un continent maître de son destin. De part et d’autre, les souverains et chefs d’État successifs ont entretenu un dialogue régulier, marqué par de multiples rencontres au sein de l’Union africaine ou en marge des grandes conférences internationales. L’anniversaire de l’accession de Sa Majesté Mohammed VI au Trône, célébré fin juillet à Kintélé, a fourni l’occasion de souligner cette continuité qui transcende les alternances et offre à la coopération bilatérale un indéniable capital symbolique. Aux yeux des diplomates, cette densité de relations personnelles constitue une garante précieuse face aux aléas économiques ou sécuritaires que connaît la sous-région.

Des instruments institutionnels en pleine activation

La Grande Commission Mixte, dont la troisième session est attendue à Rabat, cristallise les attentes. Les délégations ministérielles ont déjà validé une matrice de projets couvrant l’agriculture, la santé, les transports et la formation professionnelle. S’y ajoute un Accord général de coopération économique et technique qui facilite l’accès réciproque aux marchés publics. Pour l’ambassadeur par intérim Ahmed Agargi, « l’enjeu réside désormais dans la cadence d’exécution ». Brazzaville, engagé dans la mise en œuvre de son Plan national de développement 2022-2026, mise sur l’expertise marocaine en matière de maîtrise d’ouvrage publique et de zones industrielles intégrées. Côté marocain, l’Office chérifien des phosphates et la société d’ingénierie Marchica Med ont déjà positionné des équipes de prospection sur le corridor Brazzaville-Pointe-Noire, convaincus du potentiel logistique d’une façade atlantique réhabilitée.

Énergie et infrastructures, socle du partenariat productif

La transition énergétique demeure le terrain le plus visible de l’alliance. Dans la perspective de l’interconnexion électrique Afrique de l’Ouest-Afrique Centrale, les opérateurs ONEE et Énergie Électrique du Congo étudient la faisabilité d’une ligne haute tension permettant aux exportations d’électricité verte marocaine de soutenir l’industrialisation congolaise. La complémentarité s’étend au secteur pétrolier : la raffinerie de Pointe-Noire pourrait bénéficier des expertises de la Société marocaine d’études et de réalisations pétrolières pour ses travaux de modernisation. Sur l’axe nord-sud, la perspective du Gazoduc Africain Atlantique, projeté de Lagos à Tanger, nourrit l’espoir d’une bretelle vers le pool énergétique d’Afrique centrale. Cette vision se place sous le sceau d’un pragmatisme économique, mais elle répond aussi aux préoccupations climatiques et aux impératifs d’une industrialisation sobre en carbone, soulignés par les deux capitales lors des COP récentes.

Diplomatie climatique et leadership continental

La convergence Rabat-Brazzaville se manifeste avec éclat dans la gouvernance climatique. Hôte du Sommet des Trois Bassins forestiers en 2023, la République du Congo a plaidé pour une coordination renforcée des financements, tandis que le Maroc a offert son expertise en structuration de fonds verts et en certification carbone. Ce compagnonnage trouve un prolongement institutionnel dans la Commission Climat du Bassin du Congo, lancée à l’initiative du Roi Mohammed VI lors du sommet africain de Marrakech en 2016 et présidée par le Président Sassou Nguesso. Les deux pays y défendent une approche de « solutions basées sur la nature », insistant sur la valeur stratégique des tourbières congolaises et de la façade maritime marocaine pour la régulation du climat mondial. Aux yeux de plusieurs observateurs, cette diplomatie climatique accroît le rayonnement des deux capitales bien au-delà de leur poids économique brut.

Une coopération humaine et culturelle en soutien

Si l’économie constitue l’épine dorsale de la coopération, l’être humain en demeure le cœur battant. Plus de 1 200 étudiants congolais sont actuellement inscrits dans les universités marocaines, bénéficiant de bourses de l’Agence marocaine de coopération internationale. De nombreux médecins formés à Fès ou à Casablanca intègrent désormais les hôpitaux de Brazzaville, contribuant à l’amélioration des indicateurs de santé publique. Sur le plan culturel, la prochaine Biennale de la francophonie accueillera une résidence croisée d’artistes plasticiens des deux pays, reflet d’une diplomatie douce qui nourrit l’image d’un partenariat ancré dans le quotidien des populations.

Perspectives et attentes des milieux d’affaires

Les opérateurs privés s’emploient à transformer le capital diplomatique en contrats tangibles. Le Club des investisseurs du Congo et la Confédération générale des entreprises du Maroc planchent sur la création d’un fonds conjoint dédié aux PME, doté d’un ticket initial de 100 millions de dollars. Les secteurs ciblés – agro-industrie, numérique, tourisme – correspondent aux priorités de diversification dessinées par le gouvernement congolais et aux savoir-faire confirmés de groupes marocains tels que OCP Africa ou Attijariwafa Bank. Selon un banquier interrogé à Casablanca, « la stabilité institutionnelle du Congo et la vision réformatrice portée par le chef de l’État offrent un terrain de jeu sécurisé que peu de marchés comparables peuvent revendiquer ». Les prochaines années diront si cette confiance partagée saura se concrétiser par un flux soutenu d’investissements créateurs d’emplois et d’exportations.

Un axe sud-sud placé sous le signe de la réciprocité

À l’heure où les nations africaines cherchent à redéfinir leurs partenariats dans un environnement géopolitique mouvant, l’axe Rabat-Brazzaville illustre le potentiel d’une coopération fondée sur la réciprocité et la complémentarité. Les réussites engrangées dans l’énergie, le climat ou la formation laissent augurer d’un futur où le levier maroco-congolais pourrait servir de catalyseur à l’intégration économique sous-régionale. Les dirigeants des deux pays ont, de toute évidence, compris qu’au-delà de la rhétorique, seule la mise en œuvre patiente de projets concrets crédibilisera un panafricanisme pragmatique à même de répondre aux attentes des populations.

Comments are closed.