Likouala, nouveau grenier d’un Congo durable
Le fracas régulier des houes résonne désormais dans la forêt-savane de la Likouala, là où les Zones agricoles protégées, ou ZAP, accueillent des alignements d’un vert intense, signes d’un manioc vigoureux et promesse d’une prospérité locale.
À Botanga comme à Ganganya, district d’Impfondo, les coopératives ont transformé d’anciens clairières en 80 hectares continus, couvrant le sol de feuilles larges. L’image tranche avec celle d’il y a deux ans, quand la production familiale peinait à dépasser un hectare.
Le ministre de l’Agriculture, Paul Valentin Ngobo, accompagne la démarche, fournissant boutures améliorées, engrais organiques et appui technique. « Nous semons en rangs, nous récoltons en rangs », sourit Adrienne, productrice, convaincue que la rigueur des ZAP change durablement la donne.
Des parcelles protégées aux récoltes record
Le concept de ZAP repose sur une concession sécurisée par l’État, où chaque coopérative accède à la terre, à la formation et à un débouché. Cette sécurisation limite les défrichements anarchiques et encourage la rotation manioc-maïs, bénéfique pour les sols.
Les résultats impressionnent : les rendements atteignent dix-huit tonnes par hectare, soit le double de la moyenne nationale. Selon les agronomes basés à Impfondo, l’orientation agro-écologique réduit aussi l’érosion et préserve les galeries forestières bordant la Sangha et ses affluents.
Formation et inclusion, la force des coopératives
À Ibinga et Bissambi, district d’Enyellé, les paysans apprennent la culture en ligne, la comptabilité simplifiée et le séchage solaire du cossettes. Marie, 24 ans, confie avoir découvert « un métier d’équipe » transformant les champs en laboratoires de solidarité.
Le groupement intègre aussi des autochtones pygmées, souvent exclus des circuits marchands. Jonas, batteur de tam-tam devenu agriculteur, raconte avoir acheté son premier poste radio après la vente du maïs. « Pour la première fois, je peux suivre les matchs à domicile », dit-il.
Le maillon formation reste crucial : chaque campagne, l’Institut national de recherche agronomique envoie des techniciens pour tester de nouvelles variétés à cycle court, adaptées aux sols sableux de la Likouala, tout en respectant l’interdiction d’OGM fixée par le ministère.
Une logistique en mutation avec le corridor 13
L’enclavement longtemps brandi comme fatalité recule. Le chantier du corridor 13, qui reliera Impfondo à Ouesso, avance graduellement. Les producteurs imaginent déjà des camions remplaçant les pirogues surchargées et réduisant de trois jours à huit heures le trajet vers Brazzaville.
Les premiers sacs de cossettes séchées ont déjà emprunté les tronçons bitumés. À leur arrivée, les revendeurs saluent un produit exempt de moisissures, grâce aux séchoirs collectifs. La valeur ajoutée reste en Likouala, tout comme les emplois liés à l’emballage.
Cette modernisation logistique pourrait aussi abaisser les prix pour les consommateurs urbains, tout en protégeant la marge des paysans. Les partenaires techniques insistent néanmoins sur la nécessité d’entretenir la route et de réglementer le trafic afin d’éviter l’usure prématurée.
Comment y aller
Depuis Brazzaville, les visiteurs rejoignent Impfondo par avion hebdomadaire ou par la route nationale 2 jusqu’à Owando, puis piste vers la Likouala. Le trajet fluvial sur le fleuve Congo et l’Oubangui offre une alternative pittoresque, adaptée aux journalistes et photographes en quête d’images.
Les ZAP se visitent avec autorisation préalable de la direction départementale de l’Agriculture. Les saisons sèches, de décembre à février et de juin à août, facilitent l’accès aux champs, limitant la boue. Prévoir moustiquaire imprégnée, répulsif et réservations auprès des coopératives hôtes.
À savoir
Les ZAP fonctionnent sur la base d’un droit d’usage collectif : aucune parcelle n’est vendue. Les coopératives signent une convention les engageant à préserver les bosquets riverains et à réinjecter 10 % des bénéfices dans des projets sociaux, notamment l’alphabétisation.
Le manioc local porte la dénomination « Likouala bio » après un contrôle annuel assurant l’absence de pesticides de synthèse. Les cossettes se vendent essentiellement sur les marchés de Brazzaville, Pointe-Noire et Bangui, livrées sous forme de farine, tapioca ou chikwangue.
Impact & solutions
Le succès du manioc ouvre la voie à d’autres cultures vivrières, telle la patate douce orange riche en vitamine A. Les experts voient dans ce modèle une réponse concrète à la sécurité alimentaire, tout en limitant la pression sur les forêts primaires.
En démontrant que production et conservation peuvent coexister, la Likouala inspire d’autres départements. « Nos jeunes veulent rester au village parce qu’il y a du travail », observe le chef de groupement d’Ibinga. Moteur vertueux, le manioc pourrait bien devenir l’étendard d’un Congo résilient.





