Une ferme silencieuse en pleine effervescence
Sous les manguiers de la Cité scientifique, le calme est trompeur. Dans un ancien hangar, une vingtaine de jeunes sourds manient des ballots de sciure fumante. Le geste est précis, presque chorégraphié. Ici, le langage des signes se mêle à l’odeur boisée des champignons en devenir.
La scène est née de l’initiative de l’ingénieur agronome Tsengué-Tsengué, président de la Fondation Challenge Futura. « Nous voulons prouver que le handicap n’est pas une limite mais une valeur ajoutée », explique-t-il, sourire aux lèvres, tandis que ses stagiaires alignent les sacs de substrat pasteurisé.
De la sciure au panier : un cycle vertueux
Le procédé reste artisanal, mais sa logique répond aux standards de l’économie circulaire. La sciure provient de menuiseries voisines, le son de blé des minoteries, et le maïs des exploitations périurbaines. Mélangés au mycélium, ces déchets trouvent une seconde vie sous forme de pleurotes charnus.
Après pasteurisation à la vapeur, les sacs reposent trois semaines dans l’obscurité. Quand des langues blanches percent le plastique, l’équipe ouvre les fenêtres pour laisser entrer la lumière. Trois jours plus tard, les champignons atteignent la taille d’une main. Ils sont cueillis à l’aube, encore perlés d’eau.
Former, puis entreprendre
La formation, condensée sur dix jours, couvre microbiologie, gestion des déchets et bases comptables. Le formateur Dieu-Merci Doubou insiste sur l’étape thermique : « Sans pasteurisation, les bactéries gagnent la partie ». Les stagiaires apprennent à reconnaître une contamination d’un simple coup d’œil, un atout pour la qualité.
Cependant, devenir producteur indépendant requiert davantage de temps. Tsengué-Tsengué prévoit un accompagnement de dix-huit mois, avec mentorat, microcrédits et accès à un marché garanti. « L’objectif est de transformer un savoir technique en revenus durables », rappelle-t-il, conscient des défis que pose l’entrepreneuriat inclusif.
La parole aux jeunes pousses
Nathan Kianguébéné, sourire timide, assure qu’il n’avait jamais approché un champignon avant cette expérience. « Nous voulons travailler, mais il nous faut du matériel », signe-t-il, réclamant des gants, des thermomètres et des sacs plus résistants. Son témoignage souligne l’importance d’un appui logistique constant.
Les premiers revenus tombent néanmoins. Un kilo de pleurotes se vend jusqu’à 3 000 FCFA sur les marchés de Poto-Poto ou de Mfilou. De quoi financer les fournitures scolaires de la petite sœur de Nathan et nourrir l’espoir d’une autonomie grandissante parmi le groupe.
Comment y aller
La ferme-école se situe dans l’enceinte de la Cité scientifique, à dix minutes du centre-ville de Brazzaville. Les taxis collectifs déposent les visiteurs au portail principal. Une autorisation est néanmoins requise auprès de la Fondation Challenge Futura, joignable par téléphone ou à son siège du quartier Ngabi.
À savoir
La formation reste ouverte aux personnes sourdes ou malentendantes de plus de seize ans sachant lire et écrire le français. Aucune connaissance préalable en agriculture n’est exigée. Les stagiaires reçoivent une allocation repas et un kit de protection. Les cours se déroulent en langue des signes congolaise.
Impact & solutions
Chaque tonne de sciure détournée des dépotoirs évite l’émission d’environ 1,5 tonne équivalent CO₂ lors de sa décomposition. Les pleurotes, riches en protéines et fibres, complètent un régime trop centré sur les féculents. Le projet soutient ainsi les Objectifs de développement durable relatifs à la faim, à la santé et au climat.
La Fondation explore déjà l’expansion vers Dolisie et Owando. À terme, un réseau coopératif pourrait stabiliser l’approvisionnement des restaurants et hôtels tout en créant cent emplois verts. « Notre ambition est qu’un jour les menus locaux mentionnent fièrement “champignons cultivés par des entrepreneurs sourds” », conclut Tsengué-Tsengué.





