Dans le district d’Ikobey, au cœur de la Ngounié, des centaines d’autochtones vivent sans acte de naissance. Un vide administratif qui efface les premiers habitants de la forêt gabonaise, alors qu’une opération d’état civil avance péniblement dans la province.
Des hameaux forestiers absents des registres
De Nioye 1 à Ndougou, en passant par Tranquille, Embamboa, Ossimba ou Divanga, le constat se répète d’un hameau à l’autre. Une grande part des habitants dits « Pygmées » ne détient aucun document attestant leur nationalité gabonaise (Gabon Media Time).
L’enquête vient de La Lettre Verte, média spécialisé sur l’environnement. Elle décrit un oubli institutionnel massif : des personnes nées sur ce territoire, reconnues comme ses premiers occupants, qui n’existent pas aux yeux de l’administration.
La parole des villages, entre promesses et attente
À Tchibanga Village, Jean-Marie Embo, la quarantaine révolue, dit son amertume. « Nous rencontrons beaucoup de problèmes ici. L’un d’eux, c’est la situation des personnes sans jugement », confie-t-il aux journalistes de La Lettre Verte.
Il ajoute : « On nous avait promis que cette question serait réglée, mais jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas de suite. » La phrase résume des années d’annonces sans effet visible dans ces villages enclavés.
Sans papier, ni école, ni soins, ni salaire
L’effacement administratif n’est pas une abstraction. Il ferme l’accès aux soins, bloque la scolarisation des enfants et écarte les adultes du marché du travail formel. Chaque démarche ordinaire suppose un acte qui n’a jamais été établi.
Denis Massande, président de l’Association pour le Développement des Communautés Pygmées du Gabon, prépare un recensement exhaustif. Mesurer d’abord, pour chiffrer ensuite l’ampleur réelle des besoins : la méthode dit beaucoup du point de départ.
Ikobey : 294 personnes et un partenariat international
La sous-préfecture d’Ikobey comptabilise environ 294 personnes directement concernées. Elle annonce un partenariat avec un organisme international pour délivrer des jugements supplétifs, cette décision de justice qui remplace l’acte de naissance manquant.
Sur le terrain, les avancées restent très lentes. Dès 2021, un projet gouvernemental prévoyait la distribution de mille actes de naissance par province. Il n’a jamais été concrétisé, laissant les enfants oubliés dans la même zone grise.
Ngounié : 486 dossiers transmis au tribunal de Mouila
À l’échelle provinciale, une autre opération avance. Cinq cents personnes dépourvues d’état civil ont été recensées dans les neuf départements de la Ngounié, dans le cadre du programme conjoint « Citoyenneté et Protection sociale » (L’Union).
La directrice générale de la Prévoyance sociale, le colonel Solange Gnoundou Massinga, en a évalué les résultats à Mouila. La mission de terrain était conduite par Placide Rengui, malgré l’état dégradé de plusieurs voies d’accès.
Sur les cinq cents dossiers constitués, 486 ont été transmis au tribunal de première instance de Mouila. Cent actes de naissance sont désormais disponibles et attendent leurs bénéficiaires ; un communiqué doit l’annoncer.
Dans les localités les plus enclavées, l’appui des autorités administratives a permis d’acheminer les dossiers vers Mouila. La Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale s’est engagée à enrôler les personnes vulnérables dès l’obtention de leurs actes.
Une apatridie qui dépasse la Ngounié
Le cas gabonais s’inscrit dans une tendance mondiale. Selon la Banque mondiale, les peuples autochtones représentent 6,2 % de la population globale, et au moins deux tiers d’entre eux souffrent d’apatridie.
Les causes avancées sont connues : éloignement géographique et discriminations historiques. Deux facteurs qui se cumulent précisément là où les communautés vivent au plus près de la forêt, loin des centres administratifs et des tribunaux.
Les gardiens des savoirs, invisibles pour la République
L’article premier de la Constitution gabonaise consacre l’égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction d’origine ni d’ethnie. Dans les forêts de la Ngounié, ce texte fondateur se heurte à un vide juridique.
Ces communautés sont pourtant décrites comme les gardiennes de savoirs ancestraux, et leur contribution à la protection de la biodiversité et des forêts est jugée essentielle. Le patrimoine immatériel qu’elles portent n’a, lui, aucun registre.
Le droit à l’identité devient ainsi la condition d’une reconnaissance plus large. Sans acte, pas de protection sociale : le gouvernement en fait lui-même le préalable à un accès effectif aux dispositifs de couverture.
Les cent premiers actes disponibles à Mouila indiquent une direction. Reste à savoir si la machine administrative saura remonter jusqu’à Nioye 1, Ossimba ou Divanga, où des habitants attendent ce papier depuis leur naissance.





